Lundi 7 juillet 2008
Lorsque je tente de savoir comment tout a commencé, ma mémoire me dicte un souvenir d'une conversation banale et ordinaire à caractère terrifiant. Nous sommes en 2005. Je suis fraîchement fiancé à mon ex et je suis allongé dans son canapé en cuir en train de noircir un carnet. Lui se contente de me jeter quelques coups d'oeil de temps en temps, tout en chattant avec divers inconnus sur le net.

C'était nous dans toute notre splendeur : réunis dans une même pièce nous pouvions continuer nos vies parallèles, lui écrivant à des tas de garçons qui attendaient patiemment que la place du canapé se libère, tandis que j'écrivais ma vie rêvée ou du moins la fiction qui pouvait en découler. J'étais justement en train d'imaginer une rencontre fictive entre deux personnages, ou du moins j'essayais de l'imaginer, mais ce jour-là j'étais en pleine panne d'inspiration. Pour tenter de réamorcer ma pompe à idées, j'osais interrompre les tapotements de clavier de mon ex afin de découvrir ce qui lui avait plu le soir de notre rencontre. Après deux secondes de réflexion, j'eus droit à ceci : "tu es la proie la plus visible parmi le reste du troupeau".
A l'époque, j'avais pris ça comme un compliment. Dieu sait si j'étais atteint.

Mon entourage ne m'avait jamais clairement traité de victime ou accusé de lobotomie partielle face aux sentiments, mais on m'avait souvent dit que dans ce domaine, je demandais souvent fromage et dessert. Malgré l'empathie de mes amis, je n'avais pas réalisé à quel point je me mettais souvent en position de cible humaine. Pourquoi ne les avais-je pas écouté plus tôt? Je suppose que c'est un peu comme les coudes sur la table quand on est petits : avant que maman ne vous fasse une balayette et vous fait plonger la tête la première dans une assiette de soupe brûlante, la leçon orale n'a aucune valeur.

J'avais décidé d'employer les grands moyens pour ne plus céder aux méthodes des prédateurs prêts à toutes les bassesses de la séduction afin d'augmenter leur score du grand tableau de chasse qui leur servait de coeur. Je sais, ça sonne un peu pédé militant prépubère en pleine découverte du monde impitoyable des adultes, mais après l'échec cuisant de l'affaire Pierich, j'avais échauffaudé un nouveau plan qui était le suivant : si je n'arrivais pas à les séduire, j'allais devenir l'un d'eux : un intouchable qu'on désire instantanément. A la seconde où mon pied toucherait le seuil de tout lieu susceptible d'abriter des célibataires, je serais celui sur qui les mecs se damneraient pour étancher une soif qu'ils ne soupçonnaient pas.
Si j'étais un produit de luxe, je serais le chef d'oeuvre de mon publicitaire.

La véritable question de savoir comment s'y prendre ne relève pas de la confiance en soi ou d'une méthode d'autopersuasion piochée dans un de ces bouquins pathétiques du rayon psycho/santé. Mon mode opératoire serait calqué sur un seul modèle : mon ex. Pour agir comme un chasseur, je ne pouvais que m'inspirer de ce que je me dois de qualifier comme le Plus Grand Chasseur de Tous les Temps. Pendant nos deux ans de vie commune, j'avais pu observer à loisir Le Plus Grand Chasseur et son art subtil de l'embobinage par une simple phrase, de la soumission par un frôlement de main ou encore les tortures mentale à infliger aux proies en crise de rébellion. Ai-je besoin de préciser le motif exact de notre séparation?

En rassemblant quelques (douloureux) souvenirs, voilà tout ce que j'avais appris :
Règle n°1 : Dans la vie courante, le Chasseur ne transige jamais. Cela se traduit par une légère arrogance car il est toujours de bon ton de se montrer méprisant sur ce qui semble médiocre à son échelle de valeur. En clair, appeler un moche quelqu'un de gentil, ne jamais attendre plus de deux minutes n'importe quel type de commande, appeler un pauvre quelqu'un qui paye en Visa Classic, les transports en commun sont les transports du peuple, les intermittents et les fonctionnaires sont tous des planqués et fainéants et j'en passe...

Intéressons-nous aux mouvements d'un grand Chasseur : celui-ci se déplace avec proies capturées qui font parfois office d'appât et autres Amis Chasseurs mais il est quasi exceptionnel de le trouver seul, car il est vulnérable aux coups de fusils dans le dos des autres Chasseurs et proies faciles qui sont en réalité indigestes. Il peut envoyer ses Amis Chasseurs Chasser à sa Place pour lui rapporter sa proie, mais il utilise cette méthode qu'en dernier recours.
Quant à la tenue d'un Grand Chasseur, c'est un subtil mélange de camouflage et d'accessoires très chers : après tout les mouches ne s'attrappent pas avec du vinaigre.

J'étais donc fin prêt à mettre mon plan à exécution, mais j'allais l'apprendre à mes dépends : on naît Chasseur et on ne le devient que très rarement. La soirée que je vous raconterais très bientôt m'a confirmé cette grossière erreur.

Par LiAM - Publié dans : Me
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Mardi 10 juin 2008
Quatre vodkas et deux plats de tapas plus tard, j'avais réussi à calmer mes émotions suite à l'étrange coïncidence qui m'avait emmenée dans l'appartement de Pierich. Olivier nous avait rejoint et avait commandé une bouteille de champagne pour fêter son vernissage réussi. Je n'avais pas le coeur à faire la fête, mais la résignation de mon hystérie avait développé ce que j'appelais la soif de la mélancolie, ce qui voulait dire en langage courant : boire un maximum pour oublier.

Annabelle et Olivier flirtaient gentiment à la table sans pousser leur jeu trop loin, voyant bien mon seuil de tolérance très bas face aux roucoulades alcoolisées de deux amis hétérosexuels. Devant ma descente de champagne impressionante et face au prix de la bouteille, Olivier proposa de continuer la soirée chez lui, ce que j'acceptais volontiers car au moins, je pouvais faire ma mauvaise tête en privé.

Sur le trajet, je fumais cigarette sur cigarette, maudissant mon côté drama-king. J'avais juré de ne plus foncer tête baissée suite à un coup de coeur car cette attitude m'avait valu toute un plan de vie en couple ajourné avec mon ex. .Au moment de notre rencontre, j'avais fonctionné à l'impulsion : emménagement et fiançailles en quelques mois pour satisfaire une image parfaite d'un couple parfait. Tout ça pour m'apercevoir trop longtemps après que je portais les cornes les plus énormes de Lyon. Je ne m'autorisais plus à penser à lui, car au-delà du sentiment d'échec, j'avais fait un pacte avec moi-même pour aborder mes rencontres sous un autre angle et j'avais lamentablement échoué avec Pierich.

Nous n'étions plus qu'à quelques mètres de l'appartement d'Olivier, lorsque Annabelle s'arrêta devant la terrasse d'un restaurant et fit la bise à deux personnes. Comme je m'étais un peu mis à l'écart, je me rapprochais pour m'apercevoir qu'il s'agissait d'un de mes potes Jérôme et de son copain Thibault, que je n'avais pas vu depuis pas mal de temps. J'étais en pilote automatique et notre conversation a du sonner à peu près comme ça :
- Hey, comment va? Ca fait un bail! Quoi de neuf? Le taf? Les amours?
- Et bien le boulot se passe bien, j'ai rencontré un garçon il n'y pas longtemps mais ça n'a pas fonctionné, mais rien de grave, la routine tranquille, et vous?
- Ecoute ça tombe bien de se croiser car on allait bientôt vous appeler pour vous dire qu'on s'est pacsés aujourd'hui!
- Non, tu plaisantes? C'est génial! Ah, c'est pour ça que vous vous êtes mis sur votre 31!
- Oui car c'est le repas avec les familles... On fera quelque chose de plus sympa bientôt! On se tient au courant!

Mon cynisme aidant, dans ma tête, la conversation ressemblait plutôt à ça :
- Oh merde c'est bien notre veine, toi ici, bon toujours rien à raconter? Toujours pas d'évolution professionnelle? Toujours une vie sentimentale misérable?
- Et bien toujours rien à raconter, j'ai eu le coup de foudre pour un garçon qui n'a pas donné signe de vie après un premier rencard que je trouvais parfait et ce petit évènement insignifiant m'a rappelé comment j'avais raté mes fiançailles avec mon ex et mes petits fantasmes secrets de vie à deux idylliques qui tombent à l'eau! Bon j'en ai strictement rien à faire, mais je demande par politesse : ça va bien chez vous?
- Bon c'est un peu gênant de se croiser comme ça alors que tu n'es pas au courant, mais on s'est pacsés aujourd'hui!
- Ah c'est exactement ce qu'il me fallait, merci de me balancer ça en pleine poire aujourd'hui! Au fait, ridicule vos costumes blancs assortis!
- Oui écoute on fait les guignols pour la famille... On invitera des amis à nous plus tard, mais tu n'en fais pas partie donc on ne se tient pas au courant!


A l'appartement d'Olivier, un verre à la main, je laissais exploser ma bile :
- Non mais tu les as vu les deux là? Et surtout Jérôme, ça me fait mal au coeur qu'il m'en ait pas parlé avant, mais en fait je sais pourquoi, car il sait très bien que c'est une mauvaise idée! De toute façon je l'ai dit depuis le début que leur couple c'est une grosse mascarade!

Mon monologue de la haine dura encore cinq bonnes minutes, jusqu'à ce qu'Olivier se râcle la gorge, l'air un peu hésitant et dit, non sans peur d'une grosse volée de bois vert en retour :
- Jérôme, t'es pas sorti avec il y a longtemps?
Olivier avait mis le doigt exactement là où ça faisait mal : le centre névralgique de ma jalousie. Je me taisais, plongé dans ma vodka. Je me trouvais bien pathétique : tandis que d'autres scellaient des pactes avec leur moitié, j'avais cédé à celui que j'avais fait avec moi-même, pourtant simple à honorer et qui se résumait à ces trois mots : plus de recul.

Tout le reste de la soirée semble très flou, mais je me souviens enfin comment je me suis retrouvé de l'appartement d'Olivier, que j'ai quitté à une heure indéterminée, laissant Annabelle boire un dernier verre là bas, à cette chambre inconnue avec la grosse boule chinoise au plafond.

Je n'ai aucun souvenir du trajet, mais je me suis retrouvé dans le quartier d'Ainay très tard, planté devant l'immeuble de Pierich, à fouiller dans mon téléphone pour retrouver le digicode de la porte d'entrée. Une minute plus tard, je fouillais la corbeille à publicité, sortant un catalogue discount de Planet Saturn et notant quelque chose comme "Appelle-moi quand tu veux, L." Sur le trajet j'avais eu l'obsession de laisser un message clair et précis à Pierich pour lui montrer à quel point je tenais à lui. Un texto ou un email me semblait être la pire des choses, alors que j'aurais du réaliser que de laisser un message à même la boîte aux lettres de quelqu'un n'était pas l'idée du siècle et que je n'allais pas tarder à rentrer dans la catégorie psychopathe affectif.
Quelqu'un entra au moment où je déchiffrais les boîtes aux lettres et je pris l'air de rien, coupable de tout.
- Si tu comptes vomir sur une boîte aux lettres, choisis celle de Madame Moreau, c'est une vieille conne.

Je me retournais pour voir une jeune ado, pas plus de dix sept ans, rentrant visiblement de soirée, mais qui avait l'air beaucoup plus sobre que moi.
- Je cherche la boîte aux lettres de quelqu'un... et en fait je m'aperçois que je connais même pas son nom de famille. Tu connais un Pierich?
- Tu es encore un de ces gars qui courent après mon frère?

Rassemblant le peu de connexions mentales qui me restaient, je la reconnus après quelques secondes : c'était elle, la petite soeur sur la photo. Même sourire, même couleur de cheveux blonds cendrés. Le rouage de cette révélation a du apparaître sur mon visage d'une manière comique puisqu'elle se mit à rire aux éclats.
- Allez, monte, je te fais un café. Personne n'est là, Pierich est parti pour la semaine chez papa et maman dort chez son "nouveau copain".

L'instant d'après, je me retrouvais dans la cuisine, un café à la main, une cigarette de l'autre et des gâteaux à grignoter sur la table. J'avais l'impression d'avoir passé toute la soirée à boire et à fumer et je n'avais plus le courage de dire quoique ce soit, mais il s'est avéré que la petite soeur avait du grain à moudre.
Elle me raconta que Pierich provoquait depuis l'adolescence ce genre de réactions extrêmes avec les mecs qu'il arrivait à "hypnotiser" selon elle et qu'il s'en lassait très vite. Il aimait la séduction première, mais se désintéressait totalement de l'autre dès qu'il y avait l'éventualité d'une relation et cela rendait accro une bonne majorité de mecs. A l'aube, la petite soeur dû me trouver suffisamment attachant et saoûl pour me laisser dormir chez eux.

Malgré le martèlement sourd dans mon crâne, Je me levais péniblement, me dirigeait vers la cuisine et but un grand verre d'eau. La pendule de la cuisine annonçait neuf heures et demie passées. Je commençais à y voir plus clair. Je retrouvais au fond de ma poche mon petit mot de la veille et inscrit mon numéro de téléphone dessus et rajoutait, "merci petite soeur" et glissa le tout dans la poche de sa veste.
Je fis un nouveau pacte avec moi-même : j'allais appliquer la méthode de Pierich pour voir jusqu'où les mecs iraient si je me rendais intouchable.

Par LiAM - Publié dans : Me
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Vendredi 6 juin 2008
J'ouvre un oeil. J'ai un goût prononcé de Coca dans la bouche, une pellicule huileuse sur les dents, un martèlement dans mon cerveau et un acouphène terrible dans les oreilles : c'est indéniablement un lendemain de fête. Je me frotte péniblement les yeux pour éclaircir ma vision et je remarque qu'il fait déjà plein jour car les rayons du soleil tapent sur la boule chinoise en guise de plafonnier, sur laquelle je me concentre pour me poser les questions basiques de réveils difficiles.

Combien de verres avais-je bu? Au vue de la perte de mes repères temporels, beaucoup trop. J'avais du mal à savoir exactement s'il était tôt le matin, midi ou trois heures de l'après-midi. Il est toujours très difficile d'évaluer l'heure qu'il est avec de l'alcool dans le sang.
A quelle heure étais-je rentré? La péniche fermait bien à cinq heures, mais je crois que nous avons du boire un verre ou deux après la fermeture car le barman était un pote de Frank. Les derniers shots de vodka au poivre avant de se coucher étaient bel et bien une mauvaise idée.
J'ai soudain très soif mais l'idée même de me lever accentuerait mon mal de crâne. J'essaye tant bien que mal de faire la mise au point de ma vision et reste les yeux grands ouverts sur la boule chinoise en papier. Le plafond devient plus net et je remarque une petite araignée qui grimpe sur la lampe. Soudain, je suis pris d'une angoisse terrible. Mon coeur s'accélère à cent à l'heure : je n'ai pas de boule chinoise en papier en guise de plafonnier à la maison! Alors où suis-je? Et surtout, qui dort à côté de moi?
Et comme un éclair, la soirée d'hier me revient en pleine figure.

Ce qu'on peut appeler le plus long apéro dînatoire de l'histoire des apéros dînatoires a commencé très tôt, puisque la veille, j'étais invité à 18 heures au vernissage privé d'un de mes amis photographe, Olivier, qui exposait dans l'appartement cossu d'une riche antiquaire, en plein coeur du quartier d'Ainay, près de la rue Victor Hugo. J'appréciais beaucoup le travail d'Olivier, mais il faut dire que le choix du lieu m'intriguait, car sa personnalité et ses clichés ne collaient pas vraiment à l'esprit du voisinnage. Il se passionnait en amateur pour la photo depuis quelques années déjà mais il n'avait jamais exposé dans un lieu aussi chic. Il avait vendu une fois un tryptique à deux cent euros, mais toutes ses photos étaient très abordables.

Je n'étais pas spécialement d'humeur à faire le minimum syndical de conversation des vernissages huppés et de plus je m'y rendais seul, Annabelle étant encore à son travail et Frank toujours dans le sud, mais j'avais promis ma présence. J'arrivais dans un appartement magnifique, avec un hall de réception gigantesque, décorés des dyptiques et tryptiques d'Olivier, rempli de gens dont les vêtements représentaient un trimestre de paie. Je cherchais Olivier du regard et il était près d'un buffet sushis champagne très fourni. Il me salua chaleureusement et m'offrit une coupe de champagne.
- Alors, ça y est, c'est la grande classe pour toi! Comment as-tu organisé ce vernissage?
- Oui je sais, ça change nettement des bars pas terribles qui me laissent exposer le peu de photos que j'ai. En fait, c'est une de mes clientes à la banque, que j'ai aidé à replacer l'argent de son divorce en bourse et qui m'a remercié en me prêtant son appartement pour vendre mes derniers clichés. C'est ma meilleure commission depuis que je travaille! Et tu veux savoir le mieux? Tout a été vendu ou presque, il reste un ou deux dyptiques je crois. Tiens, prends un california roll.

Une vieille dame exhibant un décolleté frippé par un trop plein de soleil et orné d'un collier en or s'approcha d'Olivier pour le féliciter et je m'esquivais pour regarder les clichés. Après une bonne demie-heure de contemplation et du minimum de conversations syndicales, je retrouvais Olivier qui me fit signe et nous nous esquivâmes dans la cuisine, non sans avoir pris une bouteille de champagne au buffet.

Nous trinquâmes à sa petite réussite, où son hold-up du 2e, comme il l'appelait, quand Annabelle m'appela sur mon portable. Nous avions déjà descendu la moitié de la bouteille et Olivier, qui la connaissait de vue et qui n'était pas insensible à son charme me murmura bruyamment de l'inviter. Comme je n'avais pas très envie qu'Olivier me pose des questions sur la réciprocité de son attirance, je m'éclipsais brièvement :
- Annabelle est à côté, elle va passer dans dix minutes. Je vais chercher des sushis, tu en veux?

Olivier me fit un petit clin d'oeil, grisé par son mini-succès et à la perspective de revoir Annabelle. J'eus envie d'aller aux toilettes et je m'engageais dans un long couloir décoré de cadres. La propriétaire des lieux avaient tout de même emporté un dernier souvenir de son mariage : les photos dans sa robe, seule, puis avec son ancien mari et ses deux enfants.
Un parfait portrait de famille : sourires éclatants, vêtements chics et bien coupés, petite soeur avec une robe vaporeuse et une fleur dans les cheveux et grand frère à l'aube de ses quinze ans, au regard charmeur et vainqueur. Ce regard m'était familier. Tout à coup, j'eus un léger pincement au coeur. Etait-il possible que...
- Ils sont beaux n'est-ce-pas? C'était la propriétaire, Alexia ex de Larennes. Chic, sans être vulgaire. Apprêtée sans être refaite. La cinquantaine triomphante en somme.
- Oui, oui, balbutiais-je.
- Je sais ce que vous pensez, nous nous sommes mariés tard. C'était un pied de nez à sa famille. Au final, nous avons cédé à la pression de notre entourage... et le résultat n'a pas été fameux. Heureusement il me reste Charlotte et Pierich.

Oui, le garçon sur la photo de mariage était mon Pierich, celui avec qui j'avais passé une seule soirée et qui m'avait retourné le coeur et le cerveau. J'avais tenté d'effacer de ma mémoire ce regard si intense que je contemplais en ce moment même sur une photo où il avait quinze ans, à côté de sa mère.
- Si vous cherchez les toilettes, c'est par là jeune homme, me dit-elle en me faisant un petit signe de la main avec un sourire en coin.
Je m'enfermais quelques minutes, à réfléchir à ce curieux coup du sort. J'étais incapable d'exprimer la moindre pensée cohérente et décidais de déguerpir au plus vite. Je m'excusais auprès d'Olivier et lui demandait de m'appeler plus tard dans la soirée. Dès la porte franchie, je pris mon téléphone et contacta Annabelle pour se retrouver dans notre bar favori. Il était vingt heures trente et j'étais loin de me douter que de me retrouver dans l'appartement de la mère de Pierich était le premier évènement étrange de la nuit.

Par LiAM - Publié dans : Me
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Lundi 26 mai 2008
Le lendemain d'un rendez-vous raté avec un mec qui vous fait tourner la tête dès qu'il vous regarde dans les yeux ressemble étrangement à une gueule de bois : on se demande si la soirée d'hier faisait partie de la réalité, des phrases sorties de leur contexte vous hantent et une furieuse envie de vomir avant le café du matin vous prend à la gorge. J'étais dans cette phase-là, totalement décontenancé par le 'bisou amical' dont Pierich m'avait gratifié avant de s'enfuir en taxi à la fin de notre rendez-vous.
Je passais la journée à ruminer toute la soirée qui m'avait semblé parfaite. Je me posais la question de savoir à quel moment un grain de sable avait pu enrayer le processus du baiser de fin de soirée. Je passais les deux prochains jours à ruminer auprès de mes amis et au travail, ne sachant même pas si j'avais envie de le revoir sous peine d'être gratifié d'un simple 'bisou amical'. De plus de son côté, ses dernières paroles avait été "à bientôt" ce qui représentait dans le Code International des Premiers Rendez-Vous, "merci, j'ai passé une bonne soirée, mais ça ne sera pas possible."

Le jeudi, Annabelle me téléphona pour me proposer un plan de sortie car elle savait que je restais chez moi, englué dans mes pensées que je tentais de réduire à du self-coaching : des concepts nets et précis pour mieux avancer dans la vie, youpi youpi. Mon cerveau n'était qu'un gigantesque réservoir à post-it mentaux : "Eviter de s'emballer ; La déception fait partie de la vie ; Ne pas se saoûler et l'appeler ; Mon Dieu c'était quand même un boulet de canon".
J'étais donc invité à une soirée qu'organisait le grand-frère d'Annabelle, Bastien, qui habitait depuis peu à Lyon dans les pentes de la Croix-Rousse. J'avoue que je n'étais pas très chaud au début, je préférais toujours rester chez moi, cloîtré dans mon appartements aux murs recouverts de post-it mentaux.
- "Allez, bouge tes fesses déprimées! Je jure sur mon sac Dior que ça va te changer les idées.". (Annabelle qui jure sur du Dior, c'est un peu comme un texan innocent qui jure sur la Bible : une démonstration implacable de la bonne foi.) Je capitulais enfin après un bon quart d'heure de gémissements quand une question stupide me vint à l'esprit :
"Au fait, à quoi ressemble ton frère?"

Chose étonnante : je n'avais jamais rencontré le frère d'Annabelle. Et elle et moi nous étions connus à l'époque du lycée, devant le distributeur automatique, autour d'une gaufre au chocolat et pourtant en sept ans je n'avais jamais vu son frère car celui-ci avait pris l'habitude de jouer les globe-trotters. Bastien partait très souvent dans des pays auxquels on ne pensait jamais faire du tourisme : il avait vécu quelques temps en Mongolie, en Nouvelle-Zélande et avait séjourné brièvement à Terre-Neuve. Il était rentré depuis un mois sur Lyon et voulait fêter son retour. Il manquait de nombreuses réunions de famille comme les fêtes de fin d'année mais il n'oubliait jamais sa soeur : pour les 20 ans d'Annabelle, elle avait reçu une carte du Vénézuela avec un bracelet tissé par "une très vieille dame aveugle" ou du moins c'est ce qu'il prétendait.

Bastien faisait une bonne tête de plus que moi et portait la ressemblance avec sa soeur dans ses yeux très sombres et une chevelure très brune. J'avais du avoir un léger temps de réaction lorsque celui-ci ouvrit la porte car Annabelle me mit un léger coup de coude mais ce n'était pas du à la similarité physique, mais plutôt sur son look : Annabelle m'avait prévenu, mais je n'avais pas pensé que la différence serait sur ce point-là. Post-it mental : "Ne pas oublier qu'Annabelle est la reine des litotes".

Bastien avait exactement le même look que pas mal de potes de lycée et que j'appelais 'la panoplie complète du fan de Ben Harper' : des cheveux épais et non coiffés/non lavés, une cigarette roulée qui pendait au coin des lèvres, des fringues larges, tendance tissu mexicain avec des tâches non identifiables sur le pantalon et des yeux semi-clos qui donnait un air mi-défoncé, mi-ravi de la crèche. Heureusement qu'il n'avait pas une calculatrice à la main avec un sigle peace & love au blanco car pour le coup je me serais cru revenir à la case lycée sans toucher les 20 000.

Nous débarquâmes dans ce que je peux décrire comme l'appartement typique du bas-des-pentes-croix-roussien à tendance hippie. Des poutres apparentes, de la tomette au sol, une cuisine carrelée marron avec meubles en pin et une mezzanine si petite qu'un réveil abrupt en pleine nuit causait forcément un hématome sur le front. Le tout innondé d'art tribal, de tentures exotiques, de cendriers pleins et de livres cornés.

Annabelle fit les présentations et s'installa sur le canapé. Je saluais tout le monde à la fois en me présentant aux autres invités qui avaient eux aussi la panoplie du fan de Ben Harper. Ils étaient tous assis par terre, pieds nus et en cercle ou sur divers poufs à motifs tribaux, autour de ce qui semblait être un buffet qui attendait désespérément une table basse sur lequel se poser dignement. Une musique à l'accordéon s'éleva sous une pile de vestes et une hippie girl se leva, enjamba tous les plats et fit tomber quelques miettes de ses pieds sur un saladier de chips pour répondre à son téléphone. Post-it mental : "Voir au-delà des clichés."
En guise de fond musical, la télé diffusait le son d'un CD qu'un lecteur DVD diffusait : ce n'était pas Ben Harper, c'était pire. C'était Manu Chao. Deuxième post-it mental : "Toujours sortir avec son Ipod"

Le début de la soirée fut long et plutôt silencieux pour ma part : après deux canettes de 1664 et un verre de rosé, j'étais complètement déconnecté de la conversation sur le boycott des Jeux Olympiques. Annabelle était plutôt à l'aise, elle parlait depuis dix minutes sur la campagne publicitaire des artistes pour le boycott avec un type à dreads. Non pas que le sujet m'ait désintéressé, mais mes post-it mentaux commençaient à n'afficher qu'un mot : "Pierich". Je me levais et demandais aux gens s'ils voulaient boire quelque chose et le frère de Bastien m'accompagna à la cuisine pour chercher d'autres bières.
- "Bon, je suis vraiment content de te voir enfin, j'avais limite des doutes sur ton existence!
- Oui, car en fait je suis le grand frère imaginaire d'Annabelle, tout ça c'est dans sa tête et nous ne sommes qu'un pur produit de son imagination... pas terrible hein?

Je me mis à sourire pour la première fois de la soirée.
- C'est drôle, j'étais loin d'imaginer..
- Ah quel point on est différents? Oui je sais, c'est un peu spé, mais on ressemble sur beaucoup plus de points que tu peux le penser.
Il me tendit une bière et j'en pris une gorgée. Il y eut un silence bizarre, comme si un post-it géant avec marqué "Pierich" était apparu au milieu de la pièce. Je m'en voulais d'être aussi focalisé sur lui, après tout je rencontrais enfin le frère d'Annabelle et je me devais de faire un effort. Bastien, qui avait du remarquer le vide total qui habitait mes yeux depuis le début de la soirée et me dit en sortant d'autres bières du frigo :
- Tu sais, Annabelle m'a beaucoup parlé de toi. Je suis content de te rencontrer et je sais aussi que tu es plus en forme d'habitude.
- Oui, je suis désolé, ça va me passer..
- Ne t'inquiètes pas pour ça, on a tous le droit d'être en bad de temps en temps, surtout quand on vient de passer à la caisse de Jardiland.
J'eus un bon temps de réaction et je me mis à rire franchement. Il me regardait en souriant et je reconnus dans son regard ce côté cynique teinté d'empathie qui faisait qu'aujourd'hui, Annabelle et moi étions de très bons amis.

Après cette conversation plutôt anodine, je me sentis plus à l'aise, en tout cas plus léger. Je pris part à la conversation sur le boycott des J.O. et sur le manque de libertés dans certains pays en Asie. Je bus de nombreuses bières, en écoutant Nirvana, K's Choice ou les Smashing Pumpkins. Je partageais un joint avec la fille à la sonnerie de téléphone accordéon tandis que Bastien nous racontait ses pires galères en Mongolie. Je crois qu'en fin de soirée, j'ai même pioché dans le saladier à chips.

Post-it mental : "Peace & love, parfois."
Par LiAM - Publié dans : Annabelle
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Vendredi 16 mai 2008
A l'automne dernier, un soir d'ennui et à une heure très avancée de la nuit, Annabelle et moi avions passé en revue toutes les qualités qui ferait d'un homme un Monsieur Parfait. C'était le genre de conversation de trois heures du matin où l'on refaisait le monde, ou plus particuilèrement le monde des contes de fées. J'avais réfléchi une minute ou deux , un peu embrumé par la vodka-coca de trop et j'avais établi cette liste :
- "Physiquement je n'ai pas trop de critères, il faut qu'il ait un physique qui se fonde avec un charisme. Si le mec a en plus une bouche sexy, du genre à donner envie de lui mordre sa lèvre inférieure, alors là c'est tout bénéf.
Annabelle n'avait pas trop compris la théorie du charisme lié au physique et vice-versa, mais était à 100% pour les lèvres charnues.
- Il faut qu'il joue du piano. Un mec qui joue au piano c'est mon opium.
- Pas mal, quoi d'autre?
- Un minimum de culture générale... Un jour je suis sorti avec un mec qui ne savait pas qui était Gus Van Sant. Ce n'est pas une star je te l'accorde, mais de là à ne pas voir qui c'est, c'est le genre de truc rédhibitoire.

- OK, donc un mec qui en a un peu dans la tronche.
- Exact! Il parle au moins trois langues.
- Anglais? Allemand? Espagnol?
- M'en fous! Anglais, suédois, chinois, tamoul...
- Mec à chat ou à chien?
- Les deux, il ni n'est allergique au chat et n'a pas peur des chiens. Sauf des petits caniches, ça lui fout les jetons tellement il trouve ça laid et bruyant.
- Activité sportive?
- Il va à la piscine deux fois par semaine pour s'entretenir mais déteste le footing ou les salles de sports. Et bien sûr il ne regarde que Roland Garros à la télé, c'est son côté snob. Et par dessus tout il faut qu'il connaisse le deuxième degré. Voire le troisième et le quatrième. Comme ça il me supportera!

Je n'avais plus repensé à cette conversation d'amis saoûls de trois heures du matin jusqu'à ce soir-là, le soir où j'ai eu mon rencard avec Pierich. Il avait choisi un restaurant dans un petit recoin du Vieux Lyon : nous étions dans une table un peu éloignée des autres. La décoration avait quelque chose d'un peu baroque hippie dans le bon sens du terme et le patron n'avait pas trop forcé sur les bougies ; l'intimité était idéale. Je n'étais pas très à l'aise au début, mais je me suis plongé très vite dans la lecture de la carte, très alléchante. Puis, je repris un peu mon naturel et commença la conversation.

Après quelques banalités d'usage sur nos jobs et apparts respectifs pendant que nous dégustions une entrée fabuleuse, notre dialogue prit une tournure des plus intéressantes. Je m'apercevais petit à petit que Pierich correspondait à tous les critères de M. Parfait :
- "Bon j'ai annulé mon temps de piscine pour ce soir et là je viens d'engloutir un foie gras truffé avec une confiture de figues. Autant te dire que demain je vais faire une bonne dizaine de longueurs en plus! (...) J'ai trop hâte, c'est bientôt Roland Garros, à mon avis Mauresmo va se prendre une râclée, ça fait trop longtemps qu'elle n'a pas joué sur terre battue! (...) Yamas! Ca va dire 'santé!' en grec, j'ai passé quelques années là bas quand j'étais gamin (...)
Pendant quelques instants, mon regard a du complètement se voiler car j'étais perdu dans cette délicieuse pensée : Mon Monsieur Parfait existait et en plus il était assis en face de moi, trinquant avec un verre de Cahors à la main!
 
Pendant le plat principal (poulet aux morilles délicieux) nous avons parlé de choses que je n'abordais pas spécialement avec le premier venu : les exs qui essayent de rentrer par la fenêtre quand on a fermé la porte, les mères possessives et les pères absents, l'argent qui ne fait pas le bonheur mais qui y contribue, les angoisses existentielles de fin de soirées,  les amis qui se mettent en couple pour éviter la solitude... J'avais une conversation parfaite avec M. Parfait : aucun temps mort, du sérieux quand il le fallait et de l'humour ici et là pour détendre l'atmosphère. Je n'avais jamais imaginé être aussi à l'aise avec un mec sexy comme un Dieu et que je connaissais depuis une heure et demie montre en main. Ma théorie sur 'tester un mec au restaurant avant de l'emmener au lit' prenait enfin tout son sens!

Nous avons partagé un fondant au chocolat et bu une dernière coupe de champagne : j'étais un peu ennivré et légèrement troublé car il n'arrêtait pas de plonger son regard dans le mien. Je me laissais porté par cette sensation inhabituelle où tout était possible, où toutes les questions que l'on se pose et qui viennent nous gâcher la vie n'existent pas. J'étais sur un petit nuage assis en face d'un ange. Et pourtant, je n'allais pas tarder à déchanter.

Nous étions les derniers au restaurant et il était plus d'une heure du matin. Pierich se levait très tôt le lendemain pour une formation et je le raccompagnais à la station de taxi près du Palais de Justice. Je n'arrivais pas à enlever cet énorme sourire sur mon visage après qu'il m'ait dit avoir passé une des meilleures soirées depuis très longtemps. Une Mercedes grise était en file de station et Pierich fit signe au chauffeur. C'était le moment des aurevoirs et je n'ai pas réfléchi une seconde avant de me pencher vers lui afin de l'embrasser. Après tout, un baiser parfait pour clore une soirée parfaite avec M. Parfait, c'était la logique même. Pierich me fit un très large sourire avant de détourner sciemment sa tête pour transformer ce baiser parfait en une bise banale et surtout honteuse. Il me dit avant de s'engouffrer dans le taxi "Merci encore pour la soirée, à très bientôt!".

La Mercedes fila sur les quais. Je restais planté devant le Palais de Justice, abasourdi. L'ange était passé.
Par LiAM - Publié dans : Me
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Mardi 13 mai 2008
J'étais de retour à Lyon le lundi matin très tôt, après avoir passé le week-end à soutenir Frank. Il était resté une semaine de plus pour veiller Fabienne, posant trois jours de congés sans solde et enchaîner avec le grand pont du 8 mai et de la Pentecôte. J'avoue que j'étais plutôt impatient de rentrer, d'une part car les discussions du week-end n'étaient certainement pas des plus réjouissantes, d'autre part parce que j'avais enfin mon premier rendez-vous avec Pierich, ma petite perle rare du moment.

Nous nous étions appelés deux fois au cours du week-end et ces coups de fil assez anodins m'avait conforté dans l'idée que Pierich était plus qu'une perle rare et qu'il était à deux doigts d'être le diamant Hope. Il m'avait demandé si Frank allait bien et m'avait glissé qu'il avait été un peu déçu qu'on ne puisse pas se voir plus tôt et qu'il avait l'intention de prendre en charge le choix du restaurant pour le lundi soir. De la compassion, de l'honnêteté et de l'initiative et dans mon souvenir, un physique à tomber par terre, que demander de plus? A bien y réfléchir, un peu plus de confiance en moi, car je commençais à stresser plus que de raison.

En fin d'après-midi j'avais invité Annabelle pour un apéritif rapide, qui était un prétexte pour me sortir de ce traditionnel stress de pré-rencard qui avait atteint un pic d'angoisse sévère. Je lui montrais différentes tenues pendant qu'elle sirotait un verre de vin blanc.
- Alors pas trop nerveux pour ton rencard avec Pierich avec un 'h'?
Au cours de notre premier échange téléphonique, il m'avait demandé comment s'orthographiait mon prénom pour le rentrer dans son téléphone et il avait ajouté un 'L' en trop. Moi j'avais échangé son 'h' avec un 'k'.
- Ecoute si je t'ai invité c'est à la fois pour ton sens de la mode et aussi pour qu'on ne le mentionne pas du tout, tu sais comment je suis avant un rencard. Bon, on ne t'a pas trop manqué ce week-end?
- J'ai vu un pote samedi soir qui était de passage à Lyon..
- D'accord, je vois!
Je lui montrais un tee-shirt noir :
- Trop triste. Et non non non, tu ne vois rien du tout, c'est juste un pote de Genève qui était en cours avec moi il y a trois ans. Très relou : il n'a pas arrêté de me draguer toute la soirée, style 'oh j'adore tes yeux', 'oh j'adore ton haut', 'oh j'adore ton bracelet'. Une véritable sangsue.
J'exhibais un polo flashy et elle soupira :
- Vive les années 80... Tu sais quoi, j'étais tellement à cran que je l'ai branché avec des filles dans le pub où il m'a traîné.
- Et ça a marché?
- Que dalle! Il m'a tellement déprimé que j'ai du simuler des douleurs 'de fille' pour pouvoir rentrer à la maison. Ca m'avait mis les nerfs à un tel point que j'ai vidé un pot de Nutella.
- Un entier??
- Nan un petit. Mais n'empêche!
J'enfilais un tee-shirt col v blanc.
- Nickel! Enfin, en tout cas j'ai bien pensé à vous. Et Frank, il va comment?"

Je lui répondais que je ne savais pas trop, je n'avais jamais vu Frank aussi perdu dans ses pensées. Pendant le reste du week-end il m'avait raconté beaucoup d'histoires sur son adolescence et sur sa mère. Il m'assurait qu'il allait bien et quand j'étais parti il m'avait sourit, mais son regard était ailleurs.

Une demie-heure plus tard, j'étais fin prêt pour mon premier rencard avec Pierich. Nous avions rendez-vous dans un bar sur les quais près des Célestins pour l'apéritif. Comme j'étais en avance, je m'étais déjà installé à une table et avait commandé une coupe. J'étais plus détendu que durant l'après-midi mais bientôt, une autre angoisse me saisit : je me demandais si l'attente n'avait pas enjolivé le souvenir de son physique ; même si nous ne nous étions pas rencontrés dans les conditions minima d'une boîte de nuit -euphorie du soir et lumière quasi absente- une déception était toujours possible.

Je regardais les gens passer à la terrasse. Je regardais ma montre en me disant que dans deux minutes, il serait en retard. Je regardais ma coupe. Je regardais les bulles monter. Je décidais d'en prendre une petite gorgée et c'est à cet instant qu'il franchit la porte. J'avalais tout rond mon champagne qui me picotait la gorge et descendait dans mon oesophage comme une boule de feu. Pierich était encore plus beau que dans mon souvenir. Je ne sais pas si c'était ses cheveux, ou ses lèvres, ou la façon dont il me souria quand il me vit à la table mais je me sentais cloué sur mon siège. Avec le recul, il manquait les violons, les petits oiseaux et un ange qui passait.

J'essayais de me reconcentrer et avoir l'air d'un être humain normal, ou du moins dôté de plus de 2 de Q.I. car en temps normal il m'était impossible d'être détendu lorsque j'étais en face d'une pareille bombe sexuelle : mon humour tombait à plat, je remuais toujours sur mon siège, ma conversation était affreusement banale (je me souviens que j'ai même dit un jour "t'as vu le temps, il est bizarre en ce moment", ce à quoi le mec avait répondu par un silence suivi d'un coup d'oeil derrière moi), bref j'avais l'impression d'en faire des tonnes.

Avec Pierich cependant, je fus très vite à l'aise. Il me demanda si j'attendais depuis longtemps, me dit qu'il était très heureux de me voir avec un sourire de tueur, commanda sa coupe, trinqua avec moi, me demanda des nouvelles de Frank et même d'Annabelle. Puis la conversation continua autour d'une deuxième coupe avec le même naturel, le même jeu de regards et de sourires. Pierich m'avait captivé et sa simplicité m'avait redonné confiance. Et la soirée continua au restaurant dans ce même esprit...

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Mercredi 7 mai 2008
Nous marchions sur le port de Palavas-les-Flots avec Frank qui me racontait l'histoire de sa mère. Il était déjà plus de minuit et les pêcheurs à la sauvette s'installaient tranquillement sur les rochers. Nous nous asseyâmes près du phare.

Frank me donna peu de détails sur la maladie de sa mère. C'était un cancer des intestins qui avait métastasé de manière fulgurante. De ses longs séjours à l'hôpital, il gardait en mémoire de légères impressions, comme la vue misérable de la chambre sur le parking des ambulances, l'odeur médicamenteuse mêlée à celle de la mauvaise nourriture ou le sourire des infirmières. Et puis un matin très tôt, le téléphone sonna chez le papa de Frank pour lui annoncer que c'était terminé.

Tout en se protégeant du vent, Frank allumait une cigarette. Je restais un instant silencieux. Je n'avais jamais été confronté à un décès important dans ma famille et je ne pouvais qu'imaginer à moitié la souffrance de perdre un de ses parents. En face de nous, un pêcheur jeta un appât.

Au bout de quelques minutes, je lui posais la question qui me brûlait les lèvres depuis mon arrivée. Je n'étais pas sûr de mon tact, mais je préférais aborder ce point tout de suite :
- "Tu es sûr de vouloir revivre tout ça, l'hôpital, la maladie... avec quelqu'un... avec quelqu'un d'autre?"
Frank tentait de faire des ronds de fumée mais ceux-ci disparaissaient à cause du vent.
- J'avais presque oublié son prénom. Fabienne. Avant de la voir à l'hôpital, j'ai mis tout le trajet à me demander quel était son prénom, c'est fou non? Au début, je me suis dit que je n'allais pas y aller. Comme tu dis, j'ai déjà vécu ça avec ma mère. Fabienne, je ne lui dois rien, c'était juste quelqu'un qui était entré dans nos vies un peu comme ça. Et puis ce matin je suis allée la voir. Elle est assommée par les médicaments et paraît très fatiguée, mais elle est complètement lucide, heureusement. Je me voyais mal faire la conversation à un mur...
Son regard se perdit dans le vide. J'imaginais les derniers jours de la mère de Frank : lui, racontant sa journée d'ado ordinaire à sa maman dans le coma.

Puis il reprit avec un sourire :
- Quand je suis arrivé elle était très contente de me voir et m'a remercié au moins une bonne dizaine de fois.
- Tu ne m'as toujours pas dit de quoi elle souffrait...
- Elle aussi cancer. Des ovaires et qui s'est généralisé. Plutôt ironique pour une femme sans enfants. C'est une des premières choses qu'elle m'a dite : "C'est ma punition pour ne pas avoir participé au baby boom de ma génération!" Fabienne a toujours eu ce petit côté hippie féministe. Et puis on a beaucoup parlé, de ce qu'on avait fait, chacun de notre côté... ça a duré un bout de temps.

En face de nous, un pêcheur avait fait une petite prise. Au loin, on apercevait les lumières des bouées ou des bâteaux. Frank me dit alors qu'il avait compris pourquoi il était revenu auprès d'elle. Il savait que sa mère et Fabienne étaient autre chose que de simples amies et que d'un certain côté, il l'avait toujours su et que c'était pour ça qu'il était revenu.
- "Après je ne sais pas trop comment on peut appeler ça : amour platonique si on veut faire classe, alors que la réalité c'est peut être lesbiennes refoulées... mais bon, j'avoue que je m'en fous de savoir si c'était physique ou mental, l'important c'est que ma mère soit morte en sachant qu'elle aimait quelqu'un. Et que c'était réciproque."

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Vendredi 2 mai 2008
Il s'est passé tellement de choses ces deux dernières semaines que je ne sais plus par où commencer, d'où ce léger silence radio. Résumons un peu ce qu'il s'est passé : Frank m'avait demandé de descendre le retrouver dans le sud, suite à un coup de fil lui annonçant qu'une amie de sa mère qu'il avait perdu de vue était gravement malade. De mon côté j'avais rencontré ce qui semblait être le garçon parfait. Bien sûr, les choses allaient se compliquer bien plus que je ne l'aurais imaginé, mais reprenons plutôt l'histoire de Frank :

Il était plus de vingt-trois heures lorsque je me garais dans l'allée de la résidence des Jonquilles, à Palavas-les-Flots ce samedi-là. J'avais reçu un coup de fil urgent de Frank, qui avait besoin de ma présence suite au décès d'une amie de sa mère. Il m'attendait dans le jardin avec sa tante Sylvie, qui me servit un verre de rosé et partit dans la cuisine réchauffer un reste de ratatouille.
- "Je te remercie d'être venu tout de suite, il fallait vraiment que je parle à quelqu'un. En plus je sais très bien que tu as annulé ton rencard pour moi.
- Hé, ne t'inquiète pas il a plutôt bien pris l'annulation de dernière minute. Bon, toi, raconte-moi ce qui s'est passé.
"

Avant d'aller plus loin, je me dois de vous dire ce que je sais de l'adolescence de Frank, ou du moins ce qu'il a bien voulu me raconter dans les grandes lignes. A l'âge de quinze ans, la mère de Frank décéda d'un cancer généralisé foudroyant. L'enterrement se déroula sans encombres : éloges funèbres familiales écrites sur mesure, musiques classiques favorites de la défunte, cercueil fermé et couronne de fleurs de bon goût, à une exception près : le papa de Frank ne parla pas à la cérémonie. Certes, il était présent physiquement, mais il ne renda pas un seul hommage à son ex-épouse. Sa femme l'avait quitté trois ans plus tôt avec comme explication officielle "des mésententes insolvables entre nous, mais nous t'aimerons toujours Frank" : elle était partie de la maison familiale de la Garenne-Colombes et avait pris un petit appartement dans le onzième arrondissement de Paris. Voilà l'histoire telle que Frank me la décrivait.

- "Il y a toute une partie que j'avais un peu oubliée jusqu'à aujourd'hui et que je ne raconte à personne. Après le divorce, j'allais tous les week-ends chez maman..."
Sylvie revenait avec la ratatouille et un autre verre de rosé et Frank continua son récit : dès la séparation effectuée, sa mère se métamorphosa : elle retrouva l'appétit, s'achetait de nouvelles tenues, se maquillait de nouveau... et surtout Frank remarqua une chose : elle avait retrouvé le goût de rire. Peu importe ce qu'ils faisaient : cinéma, boutiques, longues promenades : ils passaient la majorité du week-end à rire.

Pour déjeuner le samedi midi, elle invitait fréquemment son amie Fabienne - une collègue fleuriste qui avait l'habitude des teintures rousses virant légèrement sur le rouge vif et qui pouvait parler littérature pendant des heures après un verre de vin en trop. Le dimanche, elle rejoignait Frank et sa maman qui avaient l'habitude de flâner au Père Lachaise. Fabienne avait toujours une anecdote intéressante sur les défunts célèbres. Lorsque Frank rentrait chez son père il ne racontait rien de son week-end car ce dernier faisait semblant de ne rien entendre lorsqu'il s'agissait de son ex-épouse. Frank se disait qu'il avait sûrement un peu trop de chagrin et que les choses étaient peut être mieux comme ça.

- "Ca te dit de marcher un peu? On peut aller vers le port."
Un vent frais s'était levé mais j'acceptais avec plaisir car le trajet en voiture m'avait complètement engourdi. J'enfilais une veste et remerciait Sylvie pour le dîner.
- "Donc si je comprends bien, Fabienne faisait un peu partie de la famille puisque tu la voyais tous les week-ends.
- Oui, tu peux dire ça comme ça, mais elle n'essayait pas de prendre la place de qui que ce soit et ne me posait jamais de questions gênantes. Tu sais, le style qui te met mal à l'aise quand t'es ado. C'était un peu une tante-copine, ou grande cousine sympa."

La parfaite photo de famille, avec le côté recomposé pour être honnête et post-moderne.
Et puis, la maladie rongea le corps de la mère de Frank.

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Dimanche 20 avril 2008
Après une rencontre avec un garçon en soirée, je possédais un moyen infaillible pour cerner le je ne sais quoi qui distinguait les petits amis potentiels des coups d'un soir : le premier rendez-vous au restaurant. C'était un peu old school, mais je m'accrochais à l'idée que tout se jouait au cours d'un entrée-plat-dessert. Je n'avais pas de listes spéciales sur les choses qu'un mec devait faire ou ne pas faire, mais j'étais sensible sur les critères suivants :
Si un garçon boit autre chose qu'un Coca et commande un bon verre de vin, c'est un bon point. S'il commande du champagne, c'est un bonus non négligeable. Le choix de son plat m'importe peu, à condition que je puisse goûter dans son assiette et vice-versa. L'égoïsme se vérifie aussi dans les assiettes : je me méfie des mecs qui terminent leur plat sans même proposer une petite bouchée. Quant à l'addition, selon mon humeur je peux très bien me laisser inviter ou l'inverse, du moment que le sketch de la division ne pourrit pas la soirée. La touche finale : un joli pourboire et un savoir-vivre affiché avec le serveur prouve que le mec est poli et bien élevé. Bien sûr, tout ça ne fait pas un rencard réussi mais peu de mecs franchissaient ces étapes.


J'allais donc appliquer ce petit test à mon nouveau chouchou du moment : Pierich, rencontré au bowling la veille et avec qui j'avais échangé quelques SMS gentillets et un peu dragueurs. J'avais hâte qu'il transforme l'essai de notre rencontre : il était charmant, sexy, de la conversation avec sens de l'humour - une denrée rare que je n'étais pas prêt à laisser filer. Je lui avais donné rendez-vous à 20h le soir dans le Vieux Lyon, où j'avais réservé dans un excellent restaurant, même si j'avais bien failli ne pas avoir de table. Pierich avait été enthousiaste à l'idée d'un dîner en tête à tête et j'étais aux anges, car cet enthousiasme variait chez les mecs à qui j'avais proposé le test du restaurant- je me souviens d'un rencard il y a deux ans autour de milshakes à la fraise au McDo Ampère.

Je commençais à paniquer dès 18h30 : je me demandais si je portais un tee-shirt ou une chemise et il ne me restait plus de parfum. Je fouillais désespérément mon placard à la recherche d'une paire de chaussures qui passait pour quasi neuve quand mon téléphone sonna. C'était Frank, qui était parti plus tôt de notre soirée bowling après avoir reçu un coup de fil d'un de ses plans du moment : Jo, dans la marine et en permission ou Nico un saisonnier rencontré aux Deux Alpes.
Je décrochais :
"- Service après vente des célibataires bonjour, que puis-je faire pour vous?
- Salut, c'est moi.
- Tu tombes bien je suis dans des considérations esthétiques pour ce soir : tu crois que je devrais mettre un tee-shirt ou une chemise? J'ai pas envie de faire trop guindé mais en même temps vu le temps qu'il fait... A moins que je me rabatte sur un manche longues.. Ah, et puis tu pourrais passer chez moi et me prêter du parfum je suis à court?
- Je peux pas là, je suis désolé
- Bon c'est pas grave, au fait hier soir c'était Jo ou Nico?
Silence.
- Allô t'es là?
- En fait, je suis pas à Lyon, je suis dans l'Hérault. Hier soir j'ai reçu un coup de fil d'une infirmière qui cherchait ma trace depuis longtemps. Une amie de ma mère est à l'hôpital. Mourante.
La maman de Frank était décédée il y a une dizaine d'années. Il en parlait peu avec nous mais j'étais surpris qu'il garde contact avec son entourage. Tout d'un coup mon dilemme cornélien entre chemise et tee-shirt me paraissait dérisoire.
- Je suis désolé Frank, je peux faire quelque chose pour toi?
- A vrai dire, ça me gêne un peu de te demander ça, mais j'aimerais bien que tu prennes quelques affaires chez moi et que tu me rejoignes. Je loge dans la maison de ma tante à Palavas."


Le timing était on ne peut plus mal choisi, mais lorsqu'il était question de la mort, il n'y avait jamais de bons moments. J'enfilais un pull, mit à la va-vite quelques affaires dans un sac et passa deux coups de fils : le premier au restaurant pour annuler ma réservation et le second à Pierich. Il était 18h50.
- "Pierich, salut, c'est moi.
- Salut, tu vas bien?
- Ecoute, pour ce soir, j'ai un énorme empêchement de dernière minute. Tu te souviens de Frank?
- Oui bien sûr.
- Une ami de sa mère est mourante et je dois descendre dans le sud pour le rejoindre. Je suis vraiment désolé.
Silence. Soit il pensait que c'était un gros mensonge, soit il serait un garçon compréhensif. Je priais pour la deuxième option.
- OK... ça a l'air grave d'après ce que tu me dis.
- Oui, Frank ne m'aurait jamais demandé de venir si ce n'était pas important. Sa mère est décédée il y a dix ans, je pense que ça doit lui rappeler des mauvais souvenirs.
- Tu sais quand est-ce que tu vas rentrer?
- Je ne sais pas du tout, mais je bosse lundi, donc ça sera lundi au plus tard.
- OK bon je tache pas que je suis un peu déçu, mais j'espère qu'on remet ça dès que tu reviens.
Ouf, garçon compréhensif.
- Appelle-moi pour me donner des nouvelles ce week-end et puis tu diras à Frank que je pense bien à lui, pour ce que ça vaut.
- Sans problème, je t'appelle quand j'arrive. Je t'embrasse, à plus."


Dans ma voiture, alors que je m'engageais sur l'autoroute A7, je pensais à Pierich.
Il avait déjà gagné une bonne partie de ma confiance en accordant du respect à la peine d'un de mes amis. Et ce n'était pas quelque chose que j'aurais pu voir dans un restaurant.
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Mercredi 16 avril 2008
Tous les vendredis soirs ou presque depuis le début de l'année, Annabelle, Frank et moi-même avions l'habitude de nous rendre dans un petit bar au coeur de la presqu'île pour une routine cocktails d'happy hours, musique lounge et débriefing de la semaine.

Vendredi dernier, après deux ou trois cocktails de trop, je lançais l'idée de changer nos habitudes pour une autre atmosphère. Je commençais à m'ennuyer des mecs en costards guindés, de la musique branchée et des alcools bien dosés. Tout ça manquait de fun. A nous trois nous dépassions à peine les 75 ans et nous aurions tout le temps du monde pour les discussions de salon.
"- Ce qu'il nous faudrait, c'est un truc vraiment différent, genre aller voir un match de hockey dans un pub!
Annabelle émit son véto :
- Ecoute je t'aime beaucoup mais de la despé et du sport sur grand écran, c'est vraiment au-dessus de mes forces.
- Mouais, t'as raison, mauvaise idée. En plus le dernier pub où j'ai été les tables collaient tellement que mes bras ont subi une épilation partielle.

Frank fit remarquer que les mecs dans les bars de sports étaient sexes et je devais trouver un plan B rapidement où nous échouerions dans un pub sans Annabelle avec Frank qui détaillerait les culs de tous les hétéros. Il me vint alors une idée lumineuse :
- Je connais l'endroit parfait pour nous!"


Le vendredi suivant, nous étions dans le temple des cocktails moins chers qu'à n'importe quelle happy hour de la ville, de la musique en direct de la boîte de nuit locale et des chaussures de location : le bowling du huitième.

"- Je te préviens tout de suite, on ne fait qu'une partie, car je vais avoir du mal à porter des chaussures de clowns plus d'une demie-heure."
Frank venait d'acheter une nouvelle paire de sneakers importée d'Italie et les laisser au vestiaire parmi d'autres paires communes le mettait hors de lui. Annabelle quant à elle se réjouissait de se retrouver sur la piste et par chance, n'avait pas les ongles trop longs.
- Allez, fais pas la gueule, c'est sympa, j'étais souvent fourré au bowling quand j'étais ado.
- Je te rappelle que ton adolescence date du siècle dernier. Et ces chaussures aussi."


Après une heure d'attente arrosée de cocktails à six euros et de pintes de blondes à cinq, mon petit trio se rendait piste huit pour commencer une partie. Frank ne semblait pas particulièrement plus détendu qu'à notre arrivée et pour cause, la dernière fois qu'il avait joué au bowling remontait dix ans en arrière avec ses petits cousins qui l'avaient battu avec un écart d'une centaine de points. Frank avait été tellement humilié qu'il avait failli en vomir. L'histoire était maintenant racontée par sa tante au bout du troisième Chardonnay à tous les repas de famille.

Pour le remettre un peu confiance, Annabelle lui réexpliquait les règles de base : la distance pour son lancer, le décompte des points et la façon dont bien tenir sa boule.
- "Ton index et auriculaire doivent être de chaque côté des trous. C'est ton majeur et ton annulaire qui soutiennent le poids.
- C'est bien la première fois qu'une fille t'explique comment tenir une boule en main!"

J'attribuais cette blague à ma troisième pinte.

A notre droite piste sept, un jeune homme très charmant et qui devait écouter la conversation se retourna et me sourit. Il avait des lèvres roses parfaites, des cheveux légèrement en bataille et un tee-shirt gris à manches longues qui laissait deviner un torse bien dessiné. Trois jeunes filles l'accompagnaient.
C'était bien une première, se faire draguer dans le temple de l'hétérosexualité sous fond de techno pourrie avec une pinte à la main.

Frank se mit sur la piste, il étudia d'un oeil sa distance, puis lança la boule avec un effet involontaire qui la fit atterrir dans la rigole. Annabelle et moi l'encouragions, puis au deuxième lancé il parvint à faire tomber quatre quilles.

- Allez c'est pas mal pour une première.

Annabelle se leva, prit une boule notée sept, jaugea sa distance, prit son élan et effectua un lancé quasi parfait.
L'écran afficha "STRIKE!" et j'applaudis vivement. Je m'inclinais devant elle quand elle rassit et prit ma boule. Je dégommais la moitié des quilles et fit un spare pour mon deuxième lancé. Je me rassis et je regardais l'écran de la piste sept pour trouver le prénom du jeune homme au tee-shirt gris : il s'appelait Pierick. Ce dernier lança de façon très peu assurée sa boule qui termina dans la rigole. Il revint vers ses amies avec une mine gênée. Je trouvais son petit air désolé très mignon.

Il se rassit à côté de moi sur le fauteuil central et me dit que c'était la première fois qu'il jouait et qu'il avait été traîné par ses copines de la fac qui avait l'habitude de venir ici tous les vendredis. Je lui racontais que pour notre part, c'était plus une virée qu'une habitude. Il leva les yeux sur notre écran des scores et me demanda pourquoi nous avions pris comme pseudos Gary, Robbie et Mark. Je lui disais que c'était une private joke qui courait depuis longtemps et que l'histoire était un peu longue à raconter et il me dit :
- "Perso j'ai jamais aimé les Take That, pour l'époque je préférais les MN8.
Il était cultivé en plus d'être sexy. Bon ok, cultivé sur les boys band certes, mais c'était un début : la pop culture valait mieux que pas de culture du tout. Je répliquais avec un sourire :
- Le seul intérêt des MN8 c'était leurs caleçons blancs et le fait qu'ils étaient tout le temps torse nus! Question talent, c'était pas vraiment ça.
Il se mit à rire, puis l'air de rien, il posa la question qui transforme une rencontre de soirée en une rencontre plus qu'amicale :
- Le mec qui joue aussi bien que moi, c'est ton copain?"
Frank, qui venait de toucher seulement deux quilles, affichait un air désespéré quand il revint vers nous et lâcha :
- "Je suis pas son mec, pitié, le mien n'aurait jamais l'idée d'aller au bowling."

Je fis les présentations et Frank sortit son téléphone, regarda curieusement l'écran, s'excusa et répondit en s'éloignant. Annabelle, qui jouait du coup pour nous deux, enchaînait strike sur strike. Pierick et moi discutâmes jusqu'à la fin de la partie et échangions nos numéros de téléphone. C'était la rencontre parfaite : il était mignon, charmant et avait plus de trois mots de conversations. Notre relation avait démarré sur un très bon lancé. J'espérais qu'avec un peu d'effet, nous pourrions faire un strike.
Par LiAM - Publié dans : Me
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Présentation

GBIH est une chronique écrite à Lyon sur mes déboires de ma vie de jeune adulte célibataire. Je suis dans la catégorie "twenty something gay guy", tout juste sorti d'une vie à deux ratée et mon entourage se compose de trentenaires casés et de célibataires libérés la vingtaine tout juste entamée. A 25 ans, pris entre deux feus, certains vous soufflent qu'il faut choisir un camp, mais lequel?

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