Vendredi 16 mai 2008
A l'automne dernier, un soir d'ennui et à une heure très avancée de la nuit, Annabelle et moi avions passé en revue toutes les qualités qui ferait d'un homme un Monsieur Parfait. C'était le genre de conversation de trois heures du matin où l'on refaisait le monde, ou plus particuilèrement le monde des contes de fées. J'avais réfléchi une minute ou deux , un peu embrumé par la vodka-coca de trop et j'avais établi cette liste :
- "Physiquement je n'ai pas trop de critères, il faut qu'il ait un physique qui se fonde avec un charisme. Si le mec a en plus une bouche sexy, du genre à donner envie de lui mordre sa lèvre inférieure, alors là c'est tout bénéf.
Annabelle n'avait pas trop compris la théorie du charisme lié au physique et vice-versa, mais était à 100% pour les lèvres charnues.
- Il faut qu'il joue du piano. Un mec qui joue au piano c'est mon opium.
- Pas mal, quoi d'autre?
- Un minimum de culture générale... Un jour je suis sorti avec un mec qui ne savait pas qui était Gus Van Sant. Ce n'est pas une star je te l'accorde, mais de là à ne pas voir qui c'est, c'est le genre de truc rédhibitoire.

- OK, donc un mec qui en a un peu dans la tronche.
- Exact! Il parle au moins trois langues.
- Anglais? Allemand? Espagnol?
- M'en fous! Anglais, suédois, chinois, tamoul...
- Mec à chat ou à chien?
- Les deux, il ni n'est allergique au chat et n'a pas peur des chiens. Sauf des petits caniches, ça lui fout les jetons tellement il trouve ça laid et bruyant.
- Activité sportive?
- Il va à la piscine deux fois par semaine pour s'entretenir mais déteste le footing ou les salles de sports. Et bien sûr il ne regarde que Roland Garros à la télé, c'est son côté snob. Et par dessus tout il faut qu'il connaisse le deuxième degré. Voire le troisième et le quatrième. Comme ça il me supportera!

Je n'avais plus repensé à cette conversation d'amis saoûls de trois heures du matin jusqu'à ce soir-là, le soir où j'ai eu mon rencard avec Pierich. Il avait choisi un restaurant dans un petit recoin du Vieux Lyon : nous étions dans une table un peu éloignée des autres. La décoration avait quelque chose d'un peu baroque hippie dans le bon sens du terme et le patron n'avait pas trop forcé sur les bougies ; l'intimité était idéale. Je n'étais pas très à l'aise au début, mais je me suis plongé très vite dans la lecture de la carte, très alléchante. Puis, je repris un peu mon naturel et commença la conversation.

Après quelques banalités d'usage sur nos jobs et apparts respectifs pendant que nous dégustions une entrée fabuleuse, notre dialogue prit une tournure des plus intéressantes. Je m'apercevais petit à petit que Pierich correspondait à tous les critères de M. Parfait :
- "Bon j'ai annulé mon temps de piscine pour ce soir et là je viens d'engloutir un foie gras truffé avec une confiture de figues. Autant te dire que demain je vais faire une bonne dizaine de longueurs en plus! (...) J'ai trop hâte, c'est bientôt Roland Garros, à mon avis Mauresmo va se prendre une râclée, ça fait trop longtemps qu'elle n'a pas joué sur terre battue! (...) Yamas! Ca va dire 'santé!' en grec, j'ai passé quelques années là bas quand j'étais gamin (...)
Pendant quelques instants, mon regard a du complètement se voiler car j'étais perdu dans cette délicieuse pensée : Mon Monsieur Parfait existait et en plus il était assis en face de moi, trinquant avec un verre de Cahors à la main!
 
Pendant le plat principal (poulet aux morilles délicieux) nous avons parlé de choses que je n'abordais pas spécialement avec le premier venu : les exs qui essayent de rentrer par la fenêtre quand on a fermé la porte, les mères possessives et les pères absents, l'argent qui ne fait pas le bonheur mais qui y contribue, les angoisses existentielles de fin de soirées,  les amis qui se mettent en couple pour éviter la solitude... J'avais une conversation parfaite avec M. Parfait : aucun temps mort, du sérieux quand il le fallait et de l'humour ici et là pour détendre l'atmosphère. Je n'avais jamais imaginé être aussi à l'aise avec un mec sexy comme un Dieu et que je connaissais depuis une heure et demie montre en main. Ma théorie sur 'tester un mec au restaurant avant de l'emmener au lit' prenait enfin tout son sens!

Nous avons partagé un fondant au chocolat et bu une dernière coupe de champagne : j'étais un peu ennivré et légèrement troublé car il n'arrêtait pas de plonger son regard dans le mien. Je me laissais porté par cette sensation inhabituelle où tout était possible, où toutes les questions que l'on se pose et qui viennent nous gâcher la vie n'existent pas. J'étais sur un petit nuage assis en face d'un ange. Et pourtant, je n'allais pas tarder à déchanter.

Nous étions les derniers au restaurant et il était plus d'une heure du matin. Pierich se levait très tôt le lendemain pour une formation et je le raccompagnais à la station de taxi près du Palais de Justice. Je n'arrivais pas à enlever cet énorme sourire sur mon visage après qu'il m'ait dit avoir passé une des meilleures soirées depuis très longtemps. Une Mercedes grise était en file de station et Pierich fit signe au chauffeur. C'était le moment des aurevoirs et je n'ai pas réfléchi une seconde avant de me pencher vers lui afin de l'embrasser. Après tout, un baiser parfait pour clore une soirée parfaite avec M. Parfait, c'était la logique même. Pierich me fit un très large sourire avant de détourner sciemment sa tête pour transformer ce baiser parfait en une bise banale et surtout honteuse. Il me dit avant de s'engouffrer dans le taxi "Merci encore pour la soirée, à très bientôt!".

La Mercedes fila sur les quais. Je restais planté devant le Palais de Justice, abasourdi. L'ange était passé.
par LiAM publié dans : Me
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