Nous en sommes en l'an 2000.
Le monde entier se prépare à un nouveau millénaire : Internet pointe le bout de son nez dans les foyers, mes premières sorties en boîte sont rythmées par Fischerspooner et les tee-shirts et les
coiffures sont argentées comme pour signaler l'avènement d'un monde futuriste.
Et pourtant au milieu de cette effervescence de technologie, je découvrais cette année-là une vieille méthode de protection nommée bouclier.
"
Cache-moi, il arrive!" est certainement la phrase que j'ai entendu le plus lors de mes premières sorties. Mes amies restaient bien planquées près de moi devant les mecs de vingt ans
alcoolisés. Je les sauvais d'un tripotage malheureux et de conversations aussi évoluées qu'une bactérie primitive du début de l'humanité.
D'une certaine manière j'appris toutes les stupidités à ne surtout pas dire lors d'un premier contact en soirée :
"
Je t'ai jamais vu ici tu viens souvent?"
"Si tu veux après on pourra faire un tour tous les deux dans ma Punto (sic)"
"J'te jure que t'es tellement belle que même ma copine a côté elle est moche (resic)"
J'étais le gardien de ces jeunes demoiselles en détresse : un simple contact de la main suffisait à renvoyer l'ennemi dans ses tranchées. Parfois il fallait mettre un peu plus de coeur à
l'ouvrage : un bisou par-ci, une langue par-là, et je suis persuadé que cela m'a coûté quelques potentiels amants, mais quelque part ce rôle de bouclier humain ne me déplaisait pas.
Après tout, c'est aussi de la galanterie.
2008, samedi dernier.
Jérôme, qui s'est échappé de sa vie parisienne pour le week-end me traîne en boîte pour une soirée gay électro avec la légère euphorie du célibat temporaire, son mec étant resté à la capitale.
Frank est avec nous et a curieusement emmené sa nouvelle conquête David, ce qui m'étonne d'autant plus car selon lui, "
être en boîte avec son mec, c'est un peu comme amener son sandwich au
resto."
"Cache-moi, il arrive!". Nous sommes au bar quand Frank tente vainement de se cacher derrière mon mètre soixante-dix, puis réalisant l'absurdité de la chose, devient très appliqué au
déchiffrage des bouteilles posées sur les étagères. Je comprends très vite pourquoi Frank veut se faire tout petit : un de ses ex récent et un peu envahissant traîne près de la piste, du genre dont
on a un peu honte lorsqu'on le croise dans la rue... et en boîte avec son nouveau mec.
David se penche vers moi et me murmure à l'oreille "
dis-moi toi qui est l'ami de Frank, tu pourrais juste me dire s'il me kiffe un peu ou pas?". Je me retrouve pris de court par cette
question légitime, mais dont je ne connais absolument pas la réponse. David me regarde avec des grands yeux, attendant un signe de ma part et je me dis que si j'attends une fraction de seconde en
plus, il va croire que je cherche une formule de politesse pour lui faire comprendre que non. "
Tu sais, il me présente rarement des gens, donc je pense qu'il t'aime bien.". Bon, je ne m'en
sortais pas trop mal.
Frank me fait signe, je prends les consos pour Jérôme et moi et il se penche et me dit "
tu lui as pas dit qu'avec l'autre tâche là bas on avait couché ensemble?". Je lui réponds que non et
que je ne suis pas un pot de yaourt avec des ficelles de chaque côté et qu'en plus, David a l'air de tenir un peu à lui, donc "
molo sur le téléphone arabe."
Pendant la minute que dure cette conversation pas très charmante, Jérôme se fait aborder par un GI Joe sous amphets : torse nu, muscles gonflettes en avant et regard bovin extatique en bref le
parfait cliché du gay trentenaire sous acides, sauf que celui-ci ne gérait pas très bien ses poussées d'amour sous X qu'il reportait à grands coups de mains baladeuses sur Jérôme qui regrette
finalement son célibat d'un week-end. Il me jette des regards implorants pour que je m'active en mode bouclier ce que je fais de suite en dansant collé contre lui et l'emmenant un peu plus loin.
Les attaques de GI Joe vont durer encore une bonne heure, jusqu'au moment où je suis obligé d'embrasser Jérôme, ce qui flingue toutes mes chances de rentrer avec quelqu'un de la soirée.
Un peu plus tard, Frank revient me voir pour me dire que David le saoûle un peu et qu'il y a un mec vraiment canon qui le regarde depuis une bonne demie-heure et il nous demande si on peut occuper
un peu David pendant qu'il récupère son numéro de téléphone. Je réponds qu'il n'en est pas question et que la moutarde me monte clairement au nez, à défaut de poppers. Je décide de rentrer direct,
car à jouer les boucliers humains à tour de bras j'en oublierai presque de passer une bonne soirée.
Sur les quais, je rumine encore un peu contre mes amis : Jérôme ne peut pas se défendre tout seul? Frank ne peut pas gérer ses histoires de cul convenablement? Je suis perdu dans mes pensées quand
j'aperçois une silhouette au loin qui m'électrise plus que la bourrasque de vent glacé qui souffle sur la passerelle du collège. En face de moi, j'aperçois mon ex s'engouffrer au coeur du 6ème avec
un mec à ses côtés. Cela fait plus de cinq mois que je ne l'ai pas vu et que je n'ai pas de nouvelles car je n'en veux aucune. Je les distingue suffisamment bien pour voir qu'ils rient. Je reste
figé quelques instants par cette apparition, comme frappé d'un éclair.
Je me dis qu'à force de vouloir faire bouclier pour tout et tout le monde, il y a forcément un moment où un coup fatal brise toute votre caparace, trop usée pour réagir. Je rentre chez moi et le
vent est si glacé que j'ai des larmes au coin des yeux. A moins que ce ne soit l'absence de bouclier.