Jeudi 27 mars 2008
Pour vous présenter Frank rapidement, je pourrais vous énumérer ce qu'il appelle le tiercé gagnant (méthode pour présenter en trois points une personne d'une manière très efficace) :

1) Frank a un placard entier rempli d'une centaine de baskets
2) Frank change aussi souvent de mec que de baskets
3) Et surtout, Frank aime le jeu.

Si la moitié de la paye de Frank s'envole en fumée pour des sneakers -les collectors, les chinages sur Ebay et parfois même des virées à la capitale ou à Londres pour trouver LA paire- l'autre moitié part dans un budget jeux. Attention, je ne parle pas de jeux d'argent, Frank n'étant pas un de ces nouveaux accros au Walter Texas Poker trucmuche, je parle de jeux de société ou plus précisément des jeux de plateau et jeux de cartes en tous genres.

Quand vous passez une soirée chez Frank, il est impossible d'échapper à une partie de jeu de société, bien évidemment entrecoupée du récit de nos dernières frasques. Si vous le voyez sortir une boîte plus grosse que la table basse avec des pions dissemblables et dix paquets de cartes différentes, alors la concentration est de rigueur et la soirée peut s'annoncer très longue. Pour une soirée plus détendue, il sort régulièrement le jeu le plus basique du monde, à savoir son jeu de cochons.

Le jeu est constitué d'adorables petits cochons en plastique que l'on lance comme des dés pour constituer des figures : s'il atterrit sur le groin, la figure "groin-groin" rapporte dix points, sur la bajoue, la figure rapporte quinze points, etc... Par contre si les cochons se montent dessus d'une quelconque manière que ce soit, cette figure bien nommée "bon jambon" annule tous les scores.


Nous voilà donc munis de nos cochons en plastique pour une partie endiablée, qui n'était bien sûr qu'un prétexte pour se raconter nos vies depuis les deux semaines où nous ne nous étions pas vus. Les comptes-rendus de Frank font passer les sommaires de Têtu et de PréfMag pour des J'aime Lire et pourtant ils sont véridiques.
Ainsi, j'apprennais que Frank avait en deux semaines : fait un plan à trois pour la vingt-quatrième fois (ou vingt-deux, car deux fois ne comptaient pas vraiment vu que c'était une partouze), acheté des sneakers pour 250 € à Paris et les a oublié dans le TGV, trompé son mec du moment avec le beau-frère de ce dernier, essayé pour la troisième fois le sexe sous X avec le beau-frère en question (ce qu'il m'a finalement déconseillé pour le lendemain, ingérable) et vendu trois paires de sneakers sur Ebay pour 300 € ce qui remboursait finalement la paire perdue.

"Bajoue, 15 points."
Lorsque vint mon tour de raconter mes deux dernières semaines, je ne trouvais rien de mieux à lui dire qu'une fontaine à eau au boulot fuyait et avait failli électrocuter le réparateur et que cette même fontaine ne produisait plus d'eau chaude après la réparation. Devant le seul bruit des cochons roulant sur la table basse, je rajoutais que notre comptable avait manqué trois jours suite à une angine blanche, que mon Mac faisait des bruits bizarres dès que j'insérais des DVD gravés R+ et que j'envisageais peut être de me laisser pousser les cheveux.

"Groin-groin, 10 points."
Frank nous servit deux verres de blancs, puis me dit d'un ton plus que sérieux que ma vie était aussi trépidante qu'un épisode de Derrick et qu'en tant qu'ami fidèle il ne pouvait se résoudre à voir quelqu'un de son entourage parler avec peu de conviction de l'angine blanche de sa comptable ou de considérations métaphysiques capillaires. Il affirma que mon principal problème était que je n'étais pas un joueur et que dans la vie, les choses n'arrivent que si l'on mise. Plus on mise gros, plus on gagne! était sa devise. Je sentais venir le MEV (monologue explicatif de la vie) gros comme une maison :

"Trotteur, 5 points."
"Le problème ce n'est pas que tu réfléchis trop, au contraire, tu ne réfléchis pas assez. Quand tu passes plusieurs mois à ne rencontrer personne ou à ne coucher avec personne c'est que tu ne mises pas ce qu'il faut quand il faut. N'aie pas pire de t'engager dans le jeu : au pire, tu perds ! Mais tu ne seras pas le premier, ni le dernier. Le perdant c'est de toute façon celui qui ne joue jamais. Donc, ce que je veux te faire comprendre c'est que si tu réfléchis correctement à tes atouts, tu ne peux pas perdre, c'est mathématique. Les relations, c'est un peu comme un casino, sauf que dans la vie, tu as le droit de compter tes cartes. Alors si tu es un bon joueur, la banque perd quasi tout le temps."


Bon, c'était bien joli-joli toute cette métaphore sur le jeu ou plutôt sur le fait que je ne suis pas un joueur très expérimenté, mais je rajoutais que les meilleurs donneurs de leçon étaient souvent les plus beaux et là dessus Frank tenait le haut du pavé (sortir avec lui était synonyme de passer pour l'homme invisible). Après tout il est beaucoup plus facile de crâner après avoir gagné une partie si on a déjà une main en or.

Cependant, l'idée de jouer au jeu de cochons avec Frank tous les dimanches alors que je pourrais les passer dans les bras d'un mec pour un tout autre jeu de cochons provoqua en moi un sentiment d'urgence nécessaire. Le week-end prochain, je me fixais comme objectif d'avoir un numéro de téléphone. C'était une petite mise, mais on ne replongeait pas dans le jeu tête baissée d'un coup en misant tout, car ce n'est pas la banque qui allait sauter, c'était ma tête.

"Bon jambon - partie nulle."
par LiAM publié dans : Frank
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