La semaine dernière je me suis frotté à un exercice aussi réjouissant que pénible : la réunion d'anciens élèves de mon lycée. Je recevais tous les ans une lettre rédigée par mes anciens délégués de
classe avec l'accroche un brin communiste suivante "Retrouvez vos anciens camarades!" en typo Comic sans MS, ce qui rajoutait un caractère d'autant plus
cheap à l'invitation. Mais cette
année Annabelle et moi qui avions partagé la même classe de terminale littéraire, décidâmes de prendre des nouvelles de nos anciens camarades. Pas vraiment en souvenir du bon vieux temps, mais
plutôt par curiosité légitime qui découlait à l'envie d'une virée hors de Lyon.
Sur le trajet de notre ancien bahut, nous imaginions déjà ce qui pouvait nous attendre : les murs plus petits, la prise de poids des trois Barbies (nos teenages poufs favorites), les métiers ou
orientations farfelues de chacun et surtout ce qu'était devenu Benjamin, le beau gosse de notre classe.
A ce stade de l'histoire je me dois de faire un
spoiler alert ; un paramètre important pour la suite et que je ne savais pas avant cette soirée : Annabelle était à l'époque maquée
jusqu'aux dents avec un choupidou d'amour prénommé Victor dont elle espérait pouvoir un jour être la Victorette - alors qu'en réalité la belle en pinçait pour Benjamin, mais admettre ces sentiments
était se condamner à être comme les trois Barbies : glousser à chacun de ses passages dans les couloirs ou écrire son nom au blanco sur son agenda, et ça, c'était plus qu'inacceptable.
La soirée était organisée au réfectoire de l'établissement et on ne pouvait pas faire plus cheap. Le buffet n'était même pas composé du pack minimal de réception, le "tartes salées gâteaux apéro"
mais des restes de midi : crudités en vrac (chou-fleur en masse), gratins réchauffés dont la sauce coule de l'assiette en carton et yaourts plus que douteux. Lorsque je me demandais à Daniela mon
ancienne déléguée si on pouvait se ratrapper sur les boissons, elle me dit qu'elle avait ramené de la bière et de la limonade maison pour pouvoir faire "
des supers panachés trop bons."
Nous étions définitivement revenu au lycée.
Pendant l'heure suivante, je perdis de vue Annabelle et je conversais sur les cursus universitaires et autres boulots un peu foireux avec des gens dont je ne me souvenais même plus le nom de
famille, le tout entrecoupé de quelques panachés. Je sortis fumer une cigarette roulée donnée par Yoan, le parfait hippie qui n'avait pas changé d'un poil (il avait même une bonne longueur de
cheveux en plus) et je me retrouvais coincé face à face avec une des trois Barbies.
Ophélie (ça ne s'invente pas) était le symbole même de la teenage pouf à l'esprit vide mais au soutien-gorge bien rempli et lorsqu'elle me vit elle me gratifia d'un "
Oh ça fait trop
longteeeeemps" avec en bonus un claquage de bises sonore. Je lui rendis mon plus beau sourire Colgate en me demandant ce que j'allais bien pouvoir lui dire, questionnement qui fut vain
puisqu'elle se lança dans un long monologue. Après son BAC en poche elle se décida à faire une prépa pour Sciences Po malgré son QI de bulot : elle échoua lamentablement et partit un an à Barcelone
pour une année sabbatique. La conversation prit un ton plus intéressant quand elle fit mention de Benjamin.
- "
Ah oui et puis j'ai vécu une géniale histoire d'amour avec Benji il y a deux ans.
- Benji? Le Benjamin de notre classe?
- Ouais, c'était comme dans les films, j'étais serveuse à Barcelone et il venait me voir dès qu'il avait une escale. C'était géniaaaal."
Ophélie avait tendance à enjoliver les choses - il était possible qu'ils se soient vus une dizaine de fois, mais de là à parler d'une histoire d'amour, j'en doutais. Ce qui était certain c'était
que Benjamin avait choisi un métier qui lui correspondait parfaitement. Je me souvenais de lui comme un play-boy : il avait du emballer plus de la moitié des filles de notre section, mais toujours
avec une certaine classe, les ruptures se déroulaient en douceur et aucune de ses conquêtes ne l'avaient traité de salaud - ce qui était déjà une marque d'un service à la personne attentionné.
Ophélie gardait de très bons contacts avec Benjamin car ils étaient tous les deux célibataires et plutôt heureux de l'être. L'engagement n'était clairement pas à l'ordre du jour.
Après une autre heure à résumer les sept dernières années qui me séparait du lycée à ce qu'il fallait décrire comme des inconnus, je me décidais à rentrer. Je rejoignais la voiture et m'aperçus
qu'Annabelle était déjà sur le parking et qu'elle discutait avec Benjamin. La conversation ne semblait pas intime et je m'approchais d'eux en le saluant. Nous échangeâmes des politesses et il
partit, tout en disant avec un sourire de tombeur à Annabelle "
je t'appelle".
Nous montions dans la voiture. Annabelle affichait un sourire satisfait et des yeux brillants. Elle était encore sous le charme. Je lui demandais de quoi ils avaient parlé avec Benjamin et elle
m'avoua qu'à l'époque du lycée, elle était follement amoureuse de lui et qu'elle l'avait recroisé à Berlin il y a trois ans et qu'il avait promis de la rappeler pour aller boire un verre (ce qu'il
n'avait pas fait) et que c'était pour lui que nous étions à cette soirée d'anciens élèves. Elle me dit qu'ils devaient se revoir le lendemain sur Lyon pour dîner.
- "
J'arrive pas à croire que je vais enfin avoir un rencard avec Benjamin! Je suis trop contente! En plus il est toujours aussi mignon, t'as vu ça?
- Oui oui...
- J'espère que ça va bien se passer demain, il m'a dit qu'il m'emmènerait dans son restau préféré, un coréen qui fait barbecue.
- Ah, c'est sympa...
- Dis donc toi t'es pas très causant ce soir, c'est le panaché qui te fait mal au ventre?"
Je savais très bien qu'Annabelle attendrait plus qu'une simple escale coréenne avec Benjamin et j'étais obligé de lui dire qu'il ne voulait rien de sérieux, mais ça faisait très longtemps
que je ne l'avais pas vu aussi emballée par un rencard et après tout peut être qu'une nuit lui convenait Je lui posais donc la question suivante :
- "
Benjamin t'a dit ce qu'il faisait dans la vie?
- Euh, non pas vraiment il m'a dit qu'il avait pas mal de déplacements à l'étranger, je sais pas trop, on a beaucoup parlé de moi en fait, il me posait plein de questions, c'était un petit
ange."
Crash.
Je me refusais à révéler qu'une des Barbies avait fricoté avec Benjamin, mais j'étais obligé de dire la vérité. Le playboy était peut être très beau aujourd'hui, mais il avait plus de charme au
lycée.
Je démarrais la voiture.
- "
Bon, je vais te dire un truc pas très drôle. Pour commencer, attache ta ceinture."