Après une rencontre avec un garçon en soirée, je possédais un moyen infaillible pour cerner le je ne sais quoi qui distinguait les petits amis potentiels des coups d'un soir : le premier
rendez-vous au restaurant. C'était un peu old school, mais je m'accrochais à l'idée que tout se jouait au cours d'un entrée-plat-dessert. Je n'avais pas de listes spéciales sur les choses qu'un mec
devait faire ou ne pas faire, mais j'étais sensible sur les critères suivants :
Si un garçon boit autre chose qu'un Coca et commande un bon verre de vin, c'est un bon point. S'il commande du champagne, c'est un bonus non négligeable. Le choix de son plat m'importe peu, à
condition que je puisse goûter dans son assiette et vice-versa. L'égoïsme se vérifie aussi dans les assiettes : je me méfie des mecs qui terminent leur plat sans même proposer une petite bouchée.
Quant à l'addition, selon mon humeur je peux très bien me laisser inviter ou l'inverse, du moment que le sketch de la division ne pourrit pas la soirée. La touche finale : un joli pourboire et un
savoir-vivre affiché avec le serveur prouve que le mec est poli et bien élevé. Bien sûr, tout ça ne fait pas un rencard réussi mais peu de mecs franchissaient ces étapes.
J'allais donc appliquer ce petit test à mon nouveau chouchou du moment : Pierich, rencontré au bowling la veille et avec qui j'avais échangé quelques SMS gentillets et un peu dragueurs. J'avais
hâte qu'il transforme l'essai de notre rencontre : il était charmant, sexy, de la conversation avec sens de l'humour - une denrée rare que je n'étais pas prêt à laisser filer. Je lui avais donné
rendez-vous à 20h le soir dans le Vieux Lyon, où j'avais réservé dans un excellent restaurant, même si j'avais bien failli ne pas avoir de table. Pierich avait été enthousiaste à l'idée d'un dîner
en tête à tête et j'étais aux anges, car cet enthousiasme variait chez les mecs à qui j'avais proposé le test du restaurant- je me souviens d'un rencard il y a deux ans autour de milshakes à la
fraise au McDo Ampère.
Je commençais à paniquer dès 18h30 : je me demandais si je portais un tee-shirt ou une chemise et il ne me restait plus de parfum. Je fouillais désespérément mon placard à la recherche d'une paire
de chaussures qui passait pour quasi neuve quand mon téléphone sonna. C'était Frank, qui était parti plus tôt de notre soirée bowling après avoir reçu un coup de fil d'un de ses plans du moment :
Jo, dans la marine et en permission ou Nico un saisonnier rencontré aux Deux Alpes.
Je décrochais :
"- Service après vente des célibataires bonjour, que puis-je faire pour vous?
- Salut, c'est moi.
- Tu tombes bien je suis dans des considérations esthétiques pour ce soir : tu crois que je devrais mettre un tee-shirt ou une chemise? J'ai pas envie de faire trop guindé mais en même temps vu le
temps qu'il fait... A moins que je me rabatte sur un manche longues.. Ah, et puis tu pourrais passer chez moi et me prêter du parfum je suis à court?
- Je peux pas là, je suis désolé
- Bon c'est pas grave, au fait hier soir c'était Jo ou Nico?
Silence.
- Allô t'es là?
- En fait, je suis pas à Lyon, je suis dans l'Hérault. Hier soir j'ai reçu un coup de fil d'une infirmière qui cherchait ma trace depuis longtemps. Une amie de ma mère est à l'hôpital.
Mourante.
La maman de Frank était décédée il y a une dizaine d'années. Il en parlait peu avec nous mais j'étais surpris qu'il garde contact avec son entourage. Tout d'un coup mon dilemme cornélien entre
chemise et tee-shirt me paraissait dérisoire.
- Je suis désolé Frank, je peux faire quelque chose pour toi?
- A vrai dire, ça me gêne un peu de te demander ça, mais j'aimerais bien que tu prennes quelques affaires chez moi et que tu me rejoignes. Je loge dans la maison de ma tante à Palavas."
Le timing était on ne peut plus mal choisi, mais lorsqu'il était question de la mort, il n'y avait jamais de bons moments. J'enfilais un pull, mit à la va-vite quelques affaires dans un sac et
passa deux coups de fils : le premier au restaurant pour annuler ma réservation et le second à Pierich. Il était 18h50.
- "Pierich, salut, c'est moi.
- Salut, tu vas bien?
- Ecoute, pour ce soir, j'ai un énorme empêchement de dernière minute. Tu te souviens de Frank?
- Oui bien sûr.
- Une ami de sa mère est mourante et je dois descendre dans le sud pour le rejoindre. Je suis vraiment désolé.
Silence. Soit il pensait que c'était un gros mensonge, soit il serait un garçon compréhensif. Je priais pour la deuxième option.
- OK... ça a l'air grave d'après ce que tu me dis.
- Oui, Frank ne m'aurait jamais demandé de venir si ce n'était pas important. Sa mère est décédée il y a dix ans, je pense que ça doit lui rappeler des mauvais souvenirs.
- Tu sais quand est-ce que tu vas rentrer?
- Je ne sais pas du tout, mais je bosse lundi, donc ça sera lundi au plus tard.
- OK bon je tache pas que je suis un peu déçu, mais j'espère qu'on remet ça dès que tu reviens.
Ouf, garçon compréhensif.
- Appelle-moi pour me donner des nouvelles ce week-end et puis tu diras à Frank que je pense bien à lui, pour ce que ça vaut.
- Sans problème, je t'appelle quand j'arrive. Je t'embrasse, à plus."
Dans ma voiture, alors que je m'engageais sur l'autoroute A7, je pensais à Pierich.
Il avait déjà gagné une bonne partie de ma confiance en accordant du respect à la peine d'un de mes amis. Et ce n'était pas quelque chose que j'aurais pu voir dans un restaurant.