Mercredi 7 mai 2008
Nous marchions sur le port de Palavas-les-Flots avec Frank qui me racontait l'histoire de sa mère. Il était déjà plus de minuit et les pêcheurs à la sauvette s'installaient tranquillement sur les rochers. Nous nous asseyâmes près du phare.

Frank me donna peu de détails sur la maladie de sa mère. C'était un cancer des intestins qui avait métastasé de manière fulgurante. De ses longs séjours à l'hôpital, il gardait en mémoire de légères impressions, comme la vue misérable de la chambre sur le parking des ambulances, l'odeur médicamenteuse mêlée à celle de la mauvaise nourriture ou le sourire des infirmières. Et puis un matin très tôt, le téléphone sonna chez le papa de Frank pour lui annoncer que c'était terminé.

Tout en se protégeant du vent, Frank allumait une cigarette. Je restais un instant silencieux. Je n'avais jamais été confronté à un décès important dans ma famille et je ne pouvais qu'imaginer à moitié la souffrance de perdre un de ses parents. En face de nous, un pêcheur jeta un appât.

Au bout de quelques minutes, je lui posais la question qui me brûlait les lèvres depuis mon arrivée. Je n'étais pas sûr de mon tact, mais je préférais aborder ce point tout de suite :
- "Tu es sûr de vouloir revivre tout ça, l'hôpital, la maladie... avec quelqu'un... avec quelqu'un d'autre?"
Frank tentait de faire des ronds de fumée mais ceux-ci disparaissaient à cause du vent.
- J'avais presque oublié son prénom. Fabienne. Avant de la voir à l'hôpital, j'ai mis tout le trajet à me demander quel était son prénom, c'est fou non? Au début, je me suis dit que je n'allais pas y aller. Comme tu dis, j'ai déjà vécu ça avec ma mère. Fabienne, je ne lui dois rien, c'était juste quelqu'un qui était entré dans nos vies un peu comme ça. Et puis ce matin je suis allée la voir. Elle est assommée par les médicaments et paraît très fatiguée, mais elle est complètement lucide, heureusement. Je me voyais mal faire la conversation à un mur...
Son regard se perdit dans le vide. J'imaginais les derniers jours de la mère de Frank : lui, racontant sa journée d'ado ordinaire à sa maman dans le coma.

Puis il reprit avec un sourire :
- Quand je suis arrivé elle était très contente de me voir et m'a remercié au moins une bonne dizaine de fois.
- Tu ne m'as toujours pas dit de quoi elle souffrait...
- Elle aussi cancer. Des ovaires et qui s'est généralisé. Plutôt ironique pour une femme sans enfants. C'est une des premières choses qu'elle m'a dite : "C'est ma punition pour ne pas avoir participé au baby boom de ma génération!" Fabienne a toujours eu ce petit côté hippie féministe. Et puis on a beaucoup parlé, de ce qu'on avait fait, chacun de notre côté... ça a duré un bout de temps.

En face de nous, un pêcheur avait fait une petite prise. Au loin, on apercevait les lumières des bouées ou des bâteaux. Frank me dit alors qu'il avait compris pourquoi il était revenu auprès d'elle. Il savait que sa mère et Fabienne étaient autre chose que de simples amies et que d'un certain côté, il l'avait toujours su et que c'était pour ça qu'il était revenu.
- "Après je ne sais pas trop comment on peut appeler ça : amour platonique si on veut faire classe, alors que la réalité c'est peut être lesbiennes refoulées... mais bon, j'avoue que je m'en fous de savoir si c'était physique ou mental, l'important c'est que ma mère soit morte en sachant qu'elle aimait quelqu'un. Et que c'était réciproque."

par LiAM publié dans : Frank
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
faire un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus