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Vendredi 6 juin 2008
J'ouvre un oeil. J'ai un goût prononcé de Coca dans la bouche, une pellicule huileuse sur les dents, un martèlement dans mon cerveau et un acouphène terrible dans les oreilles : c'est indéniablement un lendemain de fête. Je me frotte péniblement les yeux pour éclaircir ma vision et je remarque qu'il fait déjà plein jour car les rayons du soleil tapent sur la boule chinoise en guise de plafonnier, sur laquelle je me concentre pour me poser les questions basiques de réveils difficiles.

Combien de verres avais-je bu? Au vue de la perte de mes repères temporels, beaucoup trop. J'avais du mal à savoir exactement s'il était tôt le matin, midi ou trois heures de l'après-midi. Il est toujours très difficile d'évaluer l'heure qu'il est avec de l'alcool dans le sang.
A quelle heure étais-je rentré? La péniche fermait bien à cinq heures, mais je crois que nous avons du boire un verre ou deux après la fermeture car le barman était un pote de Frank. Les derniers shots de vodka au poivre avant de se coucher étaient bel et bien une mauvaise idée.
J'ai soudain très soif mais l'idée même de me lever accentuerait mon mal de crâne. J'essaye tant bien que mal de faire la mise au point de ma vision et reste les yeux grands ouverts sur la boule chinoise en papier. Le plafond devient plus net et je remarque une petite araignée qui grimpe sur la lampe. Soudain, je suis pris d'une angoisse terrible. Mon coeur s'accélère à cent à l'heure : je n'ai pas de boule chinoise en papier en guise de plafonnier à la maison! Alors où suis-je? Et surtout, qui dort à côté de moi?
Et comme un éclair, la soirée d'hier me revient en pleine figure.

Ce qu'on peut appeler le plus long apéro dînatoire de l'histoire des apéros dînatoires a commencé très tôt, puisque la veille, j'étais invité à 18 heures au vernissage privé d'un de mes amis photographe, Olivier, qui exposait dans l'appartement cossu d'une riche antiquaire, en plein coeur du quartier d'Ainay, près de la rue Victor Hugo. J'appréciais beaucoup le travail d'Olivier, mais il faut dire que le choix du lieu m'intriguait, car sa personnalité et ses clichés ne collaient pas vraiment à l'esprit du voisinnage. Il se passionnait en amateur pour la photo depuis quelques années déjà mais il n'avait jamais exposé dans un lieu aussi chic. Il avait vendu une fois un tryptique à deux cent euros, mais toutes ses photos étaient très abordables.

Je n'étais pas spécialement d'humeur à faire le minimum syndical de conversation des vernissages huppés et de plus je m'y rendais seul, Annabelle étant encore à son travail et Frank toujours dans le sud, mais j'avais promis ma présence. J'arrivais dans un appartement magnifique, avec un hall de réception gigantesque, décorés des dyptiques et tryptiques d'Olivier, rempli de gens dont les vêtements représentaient un trimestre de paie. Je cherchais Olivier du regard et il était près d'un buffet sushis champagne très fourni. Il me salua chaleureusement et m'offrit une coupe de champagne.
- Alors, ça y est, c'est la grande classe pour toi! Comment as-tu organisé ce vernissage?
- Oui je sais, ça change nettement des bars pas terribles qui me laissent exposer le peu de photos que j'ai. En fait, c'est une de mes clientes à la banque, que j'ai aidé à replacer l'argent de son divorce en bourse et qui m'a remercié en me prêtant son appartement pour vendre mes derniers clichés. C'est ma meilleure commission depuis que je travaille! Et tu veux savoir le mieux? Tout a été vendu ou presque, il reste un ou deux dyptiques je crois. Tiens, prends un california roll.

Une vieille dame exhibant un décolleté frippé par un trop plein de soleil et orné d'un collier en or s'approcha d'Olivier pour le féliciter et je m'esquivais pour regarder les clichés. Après une bonne demie-heure de contemplation et du minimum de conversations syndicales, je retrouvais Olivier qui me fit signe et nous nous esquivâmes dans la cuisine, non sans avoir pris une bouteille de champagne au buffet.

Nous trinquâmes à sa petite réussite, où son hold-up du 2e, comme il l'appelait, quand Annabelle m'appela sur mon portable. Nous avions déjà descendu la moitié de la bouteille et Olivier, qui la connaissait de vue et qui n'était pas insensible à son charme me murmura bruyamment de l'inviter. Comme je n'avais pas très envie qu'Olivier me pose des questions sur la réciprocité de son attirance, je m'éclipsais brièvement :
- Annabelle est à côté, elle va passer dans dix minutes. Je vais chercher des sushis, tu en veux?

Olivier me fit un petit clin d'oeil, grisé par son mini-succès et à la perspective de revoir Annabelle. J'eus envie d'aller aux toilettes et je m'engageais dans un long couloir décoré de cadres. La propriétaire des lieux avaient tout de même emporté un dernier souvenir de son mariage : les photos dans sa robe, seule, puis avec son ancien mari et ses deux enfants.
Un parfait portrait de famille : sourires éclatants, vêtements chics et bien coupés, petite soeur avec une robe vaporeuse et une fleur dans les cheveux et grand frère à l'aube de ses quinze ans, au regard charmeur et vainqueur. Ce regard m'était familier. Tout à coup, j'eus un léger pincement au coeur. Etait-il possible que...
- Ils sont beaux n'est-ce-pas? C'était la propriétaire, Alexia ex de Larennes. Chic, sans être vulgaire. Apprêtée sans être refaite. La cinquantaine triomphante en somme.
- Oui, oui, balbutiais-je.
- Je sais ce que vous pensez, nous nous sommes mariés tard. C'était un pied de nez à sa famille. Au final, nous avons cédé à la pression de notre entourage... et le résultat n'a pas été fameux. Heureusement il me reste Charlotte et Pierich.

Oui, le garçon sur la photo de mariage était mon Pierich, celui avec qui j'avais passé une seule soirée et qui m'avait retourné le coeur et le cerveau. J'avais tenté d'effacer de ma mémoire ce regard si intense que je contemplais en ce moment même sur une photo où il avait quinze ans, à côté de sa mère.
- Si vous cherchez les toilettes, c'est par là jeune homme, me dit-elle en me faisant un petit signe de la main avec un sourire en coin.
Je m'enfermais quelques minutes, à réfléchir à ce curieux coup du sort. J'étais incapable d'exprimer la moindre pensée cohérente et décidais de déguerpir au plus vite. Je m'excusais auprès d'Olivier et lui demandait de m'appeler plus tard dans la soirée. Dès la porte franchie, je pris mon téléphone et contacta Annabelle pour se retrouver dans notre bar favori. Il était vingt heures trente et j'étais loin de me douter que de me retrouver dans l'appartement de la mère de Pierich était le premier évènement étrange de la nuit.

Par LiAM - Publié dans : Me
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