Lorsque je tente de savoir comment tout a commencé, ma mémoire me dicte un souvenir d'une conversation banale et ordinaire à caractère terrifiant. Nous sommes en 2005. Je suis fraîchement fiancé à
mon ex et je suis allongé dans son canapé en cuir en train de noircir un carnet. Lui se contente de me jeter quelques coups d'oeil de temps en temps, tout en chattant avec divers inconnus sur le
net.
C'était nous dans toute notre splendeur : réunis dans une même pièce nous pouvions continuer nos vies parallèles, lui écrivant à des tas de garçons qui attendaient patiemment que la place du canapé
se libère, tandis que j'écrivais ma vie rêvée ou du moins la fiction qui pouvait en découler. J'étais justement en train d'imaginer une rencontre fictive entre deux personnages, ou du moins
j'essayais de l'imaginer, mais ce jour-là j'étais en pleine panne d'inspiration. Pour tenter de réamorcer ma pompe à idées, j'osais interrompre les tapotements de clavier de mon ex afin de
découvrir ce qui lui avait plu le soir de notre rencontre. Après deux secondes de réflexion, j'eus droit à ceci : "
tu es la proie la plus visible parmi le reste du troupeau".
A l'époque, j'avais pris ça comme un compliment. Dieu sait si j'étais atteint.
Mon entourage ne m'avait jamais clairement traité de victime ou accusé de lobotomie partielle face aux sentiments, mais on m'avait souvent dit que dans ce domaine, je demandais souvent fromage et
dessert. Malgré l'empathie de mes amis, je n'avais pas réalisé à quel point je me mettais souvent en position de cible humaine. Pourquoi ne les avais-je pas écouté plus tôt? Je suppose que c'est un
peu comme les coudes sur la table quand on est petits : avant que maman ne vous fasse une balayette et vous fait plonger la tête la première dans une assiette de soupe brûlante, la leçon orale n'a
aucune valeur.
J'avais décidé d'employer les grands moyens pour ne plus céder aux méthodes des prédateurs prêts à toutes les bassesses de la séduction afin d'augmenter leur score du grand tableau de chasse qui
leur servait de coeur. Je sais, ça sonne un peu pédé militant prépubère en pleine découverte du monde impitoyable des adultes, mais après l'échec cuisant de l'affaire Pierich, j'avais échauffaudé
un nouveau plan qui était le suivant : si je n'arrivais pas à les séduire, j'allais devenir l'un d'eux : un intouchable qu'on désire instantanément. A la seconde où mon pied toucherait le seuil de
tout lieu susceptible d'abriter des célibataires, je serais celui sur qui les mecs se damneraient pour étancher une soif qu'ils ne soupçonnaient pas.
Si j'étais un produit de luxe, je serais le chef d'oeuvre de mon publicitaire.
La véritable question de savoir comment s'y prendre ne relève pas de la confiance en soi ou d'une méthode d'autopersuasion piochée dans un de ces bouquins pathétiques du rayon psycho/santé. Mon
mode opératoire serait calqué sur un seul modèle : mon ex. Pour agir comme un chasseur, je ne pouvais que m'inspirer de ce que je me dois de qualifier comme le Plus Grand Chasseur de Tous les
Temps. Pendant nos deux ans de vie commune, j'avais pu observer à loisir Le Plus Grand Chasseur et son art subtil de l'embobinage par une simple phrase, de la soumission par un frôlement de main ou
encore les tortures mentale à infliger aux proies en crise de rébellion. Ai-je besoin de préciser le motif exact de notre séparation?
En rassemblant quelques (douloureux) souvenirs, voilà tout ce que j'avais appris :
Règle n°1 : Dans la vie courante, le Chasseur ne transige jamais. Cela se traduit par une légère arrogance car il est toujours de bon ton de se montrer méprisant sur ce qui semble médiocre à son
échelle de valeur. En clair, appeler un moche quelqu'un de gentil, ne jamais attendre plus de deux minutes n'importe quel type de commande, appeler un pauvre quelqu'un qui paye en Visa Classic, les
transports en commun sont les transports du peuple, les intermittents et les fonctionnaires sont tous des planqués et fainéants et j'en passe...
Intéressons-nous aux mouvements d'un grand Chasseur : celui-ci se déplace avec proies capturées qui font parfois office d'appât et autres Amis Chasseurs mais il est quasi exceptionnel de le trouver
seul, car il est vulnérable aux coups de fusils dans le dos des autres Chasseurs et proies faciles qui sont en réalité indigestes. Il peut envoyer ses Amis Chasseurs Chasser à sa Place pour lui
rapporter sa proie, mais il utilise cette méthode qu'en dernier recours.
Quant à la tenue d'un Grand Chasseur, c'est un subtil mélange de camouflage et d'accessoires très chers : après tout les mouches ne s'attrappent pas avec du vinaigre.
J'étais donc fin prêt à mettre mon plan à exécution, mais j'allais l'apprendre à mes dépends : on naît Chasseur et on ne le devient que très rarement. La soirée que je vous raconterais très bientôt
m'a confirmé cette grossière erreur.