Lundi 7 juillet 2008
Lorsque je tente de savoir comment tout a commencé, ma mémoire me dicte un souvenir d'une conversation banale et ordinaire à caractère terrifiant. Nous sommes en 2005. Je suis fraîchement fiancé à mon ex et je suis allongé dans son canapé en cuir en train de noircir un carnet. Lui se contente de me jeter quelques coups d'oeil de temps en temps, tout en chattant avec divers inconnus sur le net.

C'était nous dans toute notre splendeur : réunis dans une même pièce nous pouvions continuer nos vies parallèles, lui écrivant à des tas de garçons qui attendaient patiemment que la place du canapé se libère, tandis que j'écrivais ma vie rêvée ou du moins la fiction qui pouvait en découler. J'étais justement en train d'imaginer une rencontre fictive entre deux personnages, ou du moins j'essayais de l'imaginer, mais ce jour-là j'étais en pleine panne d'inspiration. Pour tenter de réamorcer ma pompe à idées, j'osais interrompre les tapotements de clavier de mon ex afin de découvrir ce qui lui avait plu le soir de notre rencontre. Après deux secondes de réflexion, j'eus droit à ceci : "tu es la proie la plus visible parmi le reste du troupeau".
A l'époque, j'avais pris ça comme un compliment. Dieu sait si j'étais atteint.

Mon entourage ne m'avait jamais clairement traité de victime ou accusé de lobotomie partielle face aux sentiments, mais on m'avait souvent dit que dans ce domaine, je demandais souvent fromage et dessert. Malgré l'empathie de mes amis, je n'avais pas réalisé à quel point je me mettais souvent en position de cible humaine. Pourquoi ne les avais-je pas écouté plus tôt? Je suppose que c'est un peu comme les coudes sur la table quand on est petits : avant que maman ne vous fasse une balayette et vous fait plonger la tête la première dans une assiette de soupe brûlante, la leçon orale n'a aucune valeur.

J'avais décidé d'employer les grands moyens pour ne plus céder aux méthodes des prédateurs prêts à toutes les bassesses de la séduction afin d'augmenter leur score du grand tableau de chasse qui leur servait de coeur. Je sais, ça sonne un peu pédé militant prépubère en pleine découverte du monde impitoyable des adultes, mais après l'échec cuisant de l'affaire Pierich, j'avais échauffaudé un nouveau plan qui était le suivant : si je n'arrivais pas à les séduire, j'allais devenir l'un d'eux : un intouchable qu'on désire instantanément. A la seconde où mon pied toucherait le seuil de tout lieu susceptible d'abriter des célibataires, je serais celui sur qui les mecs se damneraient pour étancher une soif qu'ils ne soupçonnaient pas.
Si j'étais un produit de luxe, je serais le chef d'oeuvre de mon publicitaire.

La véritable question de savoir comment s'y prendre ne relève pas de la confiance en soi ou d'une méthode d'autopersuasion piochée dans un de ces bouquins pathétiques du rayon psycho/santé. Mon mode opératoire serait calqué sur un seul modèle : mon ex. Pour agir comme un chasseur, je ne pouvais que m'inspirer de ce que je me dois de qualifier comme le Plus Grand Chasseur de Tous les Temps. Pendant nos deux ans de vie commune, j'avais pu observer à loisir Le Plus Grand Chasseur et son art subtil de l'embobinage par une simple phrase, de la soumission par un frôlement de main ou encore les tortures mentale à infliger aux proies en crise de rébellion. Ai-je besoin de préciser le motif exact de notre séparation?

En rassemblant quelques (douloureux) souvenirs, voilà tout ce que j'avais appris :
Règle n°1 : Dans la vie courante, le Chasseur ne transige jamais. Cela se traduit par une légère arrogance car il est toujours de bon ton de se montrer méprisant sur ce qui semble médiocre à son échelle de valeur. En clair, appeler un moche quelqu'un de gentil, ne jamais attendre plus de deux minutes n'importe quel type de commande, appeler un pauvre quelqu'un qui paye en Visa Classic, les transports en commun sont les transports du peuple, les intermittents et les fonctionnaires sont tous des planqués et fainéants et j'en passe...

Intéressons-nous aux mouvements d'un grand Chasseur : celui-ci se déplace avec proies capturées qui font parfois office d'appât et autres Amis Chasseurs mais il est quasi exceptionnel de le trouver seul, car il est vulnérable aux coups de fusils dans le dos des autres Chasseurs et proies faciles qui sont en réalité indigestes. Il peut envoyer ses Amis Chasseurs Chasser à sa Place pour lui rapporter sa proie, mais il utilise cette méthode qu'en dernier recours.
Quant à la tenue d'un Grand Chasseur, c'est un subtil mélange de camouflage et d'accessoires très chers : après tout les mouches ne s'attrappent pas avec du vinaigre.

J'étais donc fin prêt à mettre mon plan à exécution, mais j'allais l'apprendre à mes dépends : on naît Chasseur et on ne le devient que très rarement. La soirée que je vous raconterais très bientôt m'a confirmé cette grossière erreur.

par LiAM publié dans : Me
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Mardi 10 juin 2008
Quatre vodkas et deux plats de tapas plus tard, j'avais réussi à calmer mes émotions suite à l'étrange coïncidence qui m'avait emmenée dans l'appartement de Pierich. Olivier nous avait rejoint et avait commandé une bouteille de champagne pour fêter son vernissage réussi. Je n'avais pas le coeur à faire la fête, mais la résignation de mon hystérie avait développé ce que j'appelais la soif de la mélancolie, ce qui voulait dire en langage courant : boire un maximum pour oublier.

Annabelle et Olivier flirtaient gentiment à la table sans pousser leur jeu trop loin, voyant bien mon seuil de tolérance très bas face aux roucoulades alcoolisées de deux amis hétérosexuels. Devant ma descente de champagne impressionante et face au prix de la bouteille, Olivier proposa de continuer la soirée chez lui, ce que j'acceptais volontiers car au moins, je pouvais faire ma mauvaise tête en privé.

Sur le trajet, je fumais cigarette sur cigarette, maudissant mon côté drama-king. J'avais juré de ne plus foncer tête baissée suite à un coup de coeur car cette attitude m'avait valu toute un plan de vie en couple ajourné avec mon ex. .Au moment de notre rencontre, j'avais fonctionné à l'impulsion : emménagement et fiançailles en quelques mois pour satisfaire une image parfaite d'un couple parfait. Tout ça pour m'apercevoir trop longtemps après que je portais les cornes les plus énormes de Lyon. Je ne m'autorisais plus à penser à lui, car au-delà du sentiment d'échec, j'avais fait un pacte avec moi-même pour aborder mes rencontres sous un autre angle et j'avais lamentablement échoué avec Pierich.

Nous n'étions plus qu'à quelques mètres de l'appartement d'Olivier, lorsque Annabelle s'arrêta devant la terrasse d'un restaurant et fit la bise à deux personnes. Comme je m'étais un peu mis à l'écart, je me rapprochais pour m'apercevoir qu'il s'agissait d'un de mes potes Jérôme et de son copain Thibault, que je n'avais pas vu depuis pas mal de temps. J'étais en pilote automatique et notre conversation a du sonner à peu près comme ça :
- Hey, comment va? Ca fait un bail! Quoi de neuf? Le taf? Les amours?
- Et bien le boulot se passe bien, j'ai rencontré un garçon il n'y pas longtemps mais ça n'a pas fonctionné, mais rien de grave, la routine tranquille, et vous?
- Ecoute ça tombe bien de se croiser car on allait bientôt vous appeler pour vous dire qu'on s'est pacsés aujourd'hui!
- Non, tu plaisantes? C'est génial! Ah, c'est pour ça que vous vous êtes mis sur votre 31!
- Oui car c'est le repas avec les familles... On fera quelque chose de plus sympa bientôt! On se tient au courant!

Mon cynisme aidant, dans ma tête, la conversation ressemblait plutôt à ça :
- Oh merde c'est bien notre veine, toi ici, bon toujours rien à raconter? Toujours pas d'évolution professionnelle? Toujours une vie sentimentale misérable?
- Et bien toujours rien à raconter, j'ai eu le coup de foudre pour un garçon qui n'a pas donné signe de vie après un premier rencard que je trouvais parfait et ce petit évènement insignifiant m'a rappelé comment j'avais raté mes fiançailles avec mon ex et mes petits fantasmes secrets de vie à deux idylliques qui tombent à l'eau! Bon j'en ai strictement rien à faire, mais je demande par politesse : ça va bien chez vous?
- Bon c'est un peu gênant de se croiser comme ça alors que tu n'es pas au courant, mais on s'est pacsés aujourd'hui!
- Ah c'est exactement ce qu'il me fallait, merci de me balancer ça en pleine poire aujourd'hui! Au fait, ridicule vos costumes blancs assortis!
- Oui écoute on fait les guignols pour la famille... On invitera des amis à nous plus tard, mais tu n'en fais pas partie donc on ne se tient pas au courant!


A l'appartement d'Olivier, un verre à la main, je laissais exploser ma bile :
- Non mais tu les as vu les deux là? Et surtout Jérôme, ça me fait mal au coeur qu'il m'en ait pas parlé avant, mais en fait je sais pourquoi, car il sait très bien que c'est une mauvaise idée! De toute façon je l'ai dit depuis le début que leur couple c'est une grosse mascarade!

Mon monologue de la haine dura encore cinq bonnes minutes, jusqu'à ce qu'Olivier se râcle la gorge, l'air un peu hésitant et dit, non sans peur d'une grosse volée de bois vert en retour :
- Jérôme, t'es pas sorti avec il y a longtemps?
Olivier avait mis le doigt exactement là où ça faisait mal : le centre névralgique de ma jalousie. Je me taisais, plongé dans ma vodka. Je me trouvais bien pathétique : tandis que d'autres scellaient des pactes avec leur moitié, j'avais cédé à celui que j'avais fait avec moi-même, pourtant simple à honorer et qui se résumait à ces trois mots : plus de recul.

Tout le reste de la soirée semble très flou, mais je me souviens enfin comment je me suis retrouvé de l'appartement d'Olivier, que j'ai quitté à une heure indéterminée, laissant Annabelle boire un dernier verre là bas, à cette chambre inconnue avec la grosse boule chinoise au plafond.

Je n'ai aucun souvenir du trajet, mais je me suis retrouvé dans le quartier d'Ainay très tard, planté devant l'immeuble de Pierich, à fouiller dans mon téléphone pour retrouver le digicode de la porte d'entrée. Une minute plus tard, je fouillais la corbeille à publicité, sortant un catalogue discount de Planet Saturn et notant quelque chose comme "Appelle-moi quand tu veux, L." Sur le trajet j'avais eu l'obsession de laisser un message clair et précis à Pierich pour lui montrer à quel point je tenais à lui. Un texto ou un email me semblait être la pire des choses, alors que j'aurais du réaliser que de laisser un message à même la boîte aux lettres de quelqu'un n'était pas l'idée du siècle et que je n'allais pas tarder à rentrer dans la catégorie psychopathe affectif.
Quelqu'un entra au moment où je déchiffrais les boîtes aux lettres et je pris l'air de rien, coupable de tout.
- Si tu comptes vomir sur une boîte aux lettres, choisis celle de Madame Moreau, c'est une vieille conne.

Je me retournais pour voir une jeune ado, pas plus de dix sept ans, rentrant visiblement de soirée, mais qui avait l'air beaucoup plus sobre que moi.
- Je cherche la boîte aux lettres de quelqu'un... et en fait je m'aperçois que je connais même pas son nom de famille. Tu connais un Pierich?
- Tu es encore un de ces gars qui courent après mon frère?

Rassemblant le peu de connexions mentales qui me restaient, je la reconnus après quelques secondes : c'était elle, la petite soeur sur la photo. Même sourire, même couleur de cheveux blonds cendrés. Le rouage de cette révélation a du apparaître sur mon visage d'une manière comique puisqu'elle se mit à rire aux éclats.
- Allez, monte, je te fais un café. Personne n'est là, Pierich est parti pour la semaine chez papa et maman dort chez son "nouveau copain".

L'instant d'après, je me retrouvais dans la cuisine, un café à la main, une cigarette de l'autre et des gâteaux à grignoter sur la table. J'avais l'impression d'avoir passé toute la soirée à boire et à fumer et je n'avais plus le courage de dire quoique ce soit, mais il s'est avéré que la petite soeur avait du grain à moudre.
Elle me raconta que Pierich provoquait depuis l'adolescence ce genre de réactions extrêmes avec les mecs qu'il arrivait à "hypnotiser" selon elle et qu'il s'en lassait très vite. Il aimait la séduction première, mais se désintéressait totalement de l'autre dès qu'il y avait l'éventualité d'une relation et cela rendait accro une bonne majorité de mecs. A l'aube, la petite soeur dû me trouver suffisamment attachant et saoûl pour me laisser dormir chez eux.

Malgré le martèlement sourd dans mon crâne, Je me levais péniblement, me dirigeait vers la cuisine et but un grand verre d'eau. La pendule de la cuisine annonçait neuf heures et demie passées. Je commençais à y voir plus clair. Je retrouvais au fond de ma poche mon petit mot de la veille et inscrit mon numéro de téléphone dessus et rajoutait, "merci petite soeur" et glissa le tout dans la poche de sa veste.
Je fis un nouveau pacte avec moi-même : j'allais appliquer la méthode de Pierich pour voir jusqu'où les mecs iraient si je me rendais intouchable.

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Vendredi 6 juin 2008
J'ouvre un oeil. J'ai un goût prononcé de Coca dans la bouche, une pellicule huileuse sur les dents, un martèlement dans mon cerveau et un acouphène terrible dans les oreilles : c'est indéniablement un lendemain de fête. Je me frotte péniblement les yeux pour éclaircir ma vision et je remarque qu'il fait déjà plein jour car les rayons du soleil tapent sur la boule chinoise en guise de plafonnier, sur laquelle je me concentre pour me poser les questions basiques de réveils difficiles.

Combien de verres avais-je bu? Au vue de la perte de mes repères temporels, beaucoup trop. J'avais du mal à savoir exactement s'il était tôt le matin, midi ou trois heures de l'après-midi. Il est toujours très difficile d'évaluer l'heure qu'il est avec de l'alcool dans le sang.
A quelle heure étais-je rentré? La péniche fermait bien à cinq heures, mais je crois que nous avons du boire un verre ou deux après la fermeture car le barman était un pote de Frank. Les derniers shots de vodka au poivre avant de se coucher étaient bel et bien une mauvaise idée.
J'ai soudain très soif mais l'idée même de me lever accentuerait mon mal de crâne. J'essaye tant bien que mal de faire la mise au point de ma vision et reste les yeux grands ouverts sur la boule chinoise en papier. Le plafond devient plus net et je remarque une petite araignée qui grimpe sur la lampe. Soudain, je suis pris d'une angoisse terrible. Mon coeur s'accélère à cent à l'heure : je n'ai pas de boule chinoise en papier en guise de plafonnier à la maison! Alors où suis-je? Et surtout, qui dort à côté de moi?
Et comme un éclair, la soirée d'hier me revient en pleine figure.

Ce qu'on peut appeler le plus long apéro dînatoire de l'histoire des apéros dînatoires a commencé très tôt, puisque la veille, j'étais invité à 18 heures au vernissage privé d'un de mes amis photographe, Olivier, qui exposait dans l'appartement cossu d'une riche antiquaire, en plein coeur du quartier d'Ainay, près de la rue Victor Hugo. J'appréciais beaucoup le travail d'Olivier, mais il faut dire que le choix du lieu m'intriguait, car sa personnalité et ses clichés ne collaient pas vraiment à l'esprit du voisinnage. Il se passionnait en amateur pour la photo depuis quelques années déjà mais il n'avait jamais exposé dans un lieu aussi chic. Il avait vendu une fois un tryptique à deux cent euros, mais toutes ses photos étaient très abordables.

Je n'étais pas spécialement d'humeur à faire le minimum syndical de conversation des vernissages huppés et de plus je m'y rendais seul, Annabelle étant encore à son travail et Frank toujours dans le sud, mais j'avais promis ma présence. J'arrivais dans un appartement magnifique, avec un hall de réception gigantesque, décorés des dyptiques et tryptiques d'Olivier, rempli de gens dont les vêtements représentaient un trimestre de paie. Je cherchais Olivier du regard et il était près d'un buffet sushis champagne très fourni. Il me salua chaleureusement et m'offrit une coupe de champagne.
- Alors, ça y est, c'est la grande classe pour toi! Comment as-tu organisé ce vernissage?
- Oui je sais, ça change nettement des bars pas terribles qui me laissent exposer le peu de photos que j'ai. En fait, c'est une de mes clientes à la banque, que j'ai aidé à replacer l'argent de son divorce en bourse et qui m'a remercié en me prêtant son appartement pour vendre mes derniers clichés. C'est ma meilleure commission depuis que je travaille! Et tu veux savoir le mieux? Tout a été vendu ou presque, il reste un ou deux dyptiques je crois. Tiens, prends un california roll.

Une vieille dame exhibant un décolleté frippé par un trop plein de soleil et orné d'un collier en or s'approcha d'Olivier pour le féliciter et je m'esquivais pour regarder les clichés. Après une bonne demie-heure de contemplation et du minimum de conversations syndicales, je retrouvais Olivier qui me fit signe et nous nous esquivâmes dans la cuisine, non sans avoir pris une bouteille de champagne au buffet.

Nous trinquâmes à sa petite réussite, où son hold-up du 2e, comme il l'appelait, quand Annabelle m'appela sur mon portable. Nous avions déjà descendu la moitié de la bouteille et Olivier, qui la connaissait de vue et qui n'était pas insensible à son charme me murmura bruyamment de l'inviter. Comme je n'avais pas très envie qu'Olivier me pose des questions sur la réciprocité de son attirance, je m'éclipsais brièvement :
- Annabelle est à côté, elle va passer dans dix minutes. Je vais chercher des sushis, tu en veux?

Olivier me fit un petit clin d'oeil, grisé par son mini-succès et à la perspective de revoir Annabelle. J'eus envie d'aller aux toilettes et je m'engageais dans un long couloir décoré de cadres. La propriétaire des lieux avaient tout de même emporté un dernier souvenir de son mariage : les photos dans sa robe, seule, puis avec son ancien mari et ses deux enfants.
Un parfait portrait de famille : sourires éclatants, vêtements chics et bien coupés, petite soeur avec une robe vaporeuse et une fleur dans les cheveux et grand frère à l'aube de ses quinze ans, au regard charmeur et vainqueur. Ce regard m'était familier. Tout à coup, j'eus un léger pincement au coeur. Etait-il possible que...
- Ils sont beaux n'est-ce-pas? C'était la propriétaire, Alexia ex de Larennes. Chic, sans être vulgaire. Apprêtée sans être refaite. La cinquantaine triomphante en somme.
- Oui, oui, balbutiais-je.
- Je sais ce que vous pensez, nous nous sommes mariés tard. C'était un pied de nez à sa famille. Au final, nous avons cédé à la pression de notre entourage... et le résultat n'a pas été fameux. Heureusement il me reste Charlotte et Pierich.

Oui, le garçon sur la photo de mariage était mon Pierich, celui avec qui j'avais passé une seule soirée et qui m'avait retourné le coeur et le cerveau. J'avais tenté d'effacer de ma mémoire ce regard si intense que je contemplais en ce moment même sur une photo où il avait quinze ans, à côté de sa mère.
- Si vous cherchez les toilettes, c'est par là jeune homme, me dit-elle en me faisant un petit signe de la main avec un sourire en coin.
Je m'enfermais quelques minutes, à réfléchir à ce curieux coup du sort. J'étais incapable d'exprimer la moindre pensée cohérente et décidais de déguerpir au plus vite. Je m'excusais auprès d'Olivier et lui demandait de m'appeler plus tard dans la soirée. Dès la porte franchie, je pris mon téléphone et contacta Annabelle pour se retrouver dans notre bar favori. Il était vingt heures trente et j'étais loin de me douter que de me retrouver dans l'appartement de la mère de Pierich était le premier évènement étrange de la nuit.

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Vendredi 16 mai 2008
A l'automne dernier, un soir d'ennui et à une heure très avancée de la nuit, Annabelle et moi avions passé en revue toutes les qualités qui ferait d'un homme un Monsieur Parfait. C'était le genre de conversation de trois heures du matin où l'on refaisait le monde, ou plus particuilèrement le monde des contes de fées. J'avais réfléchi une minute ou deux , un peu embrumé par la vodka-coca de trop et j'avais établi cette liste :
- "Physiquement je n'ai pas trop de critères, il faut qu'il ait un physique qui se fonde avec un charisme. Si le mec a en plus une bouche sexy, du genre à donner envie de lui mordre sa lèvre inférieure, alors là c'est tout bénéf.
Annabelle n'avait pas trop compris la théorie du charisme lié au physique et vice-versa, mais était à 100% pour les lèvres charnues.
- Il faut qu'il joue du piano. Un mec qui joue au piano c'est mon opium.
- Pas mal, quoi d'autre?
- Un minimum de culture générale... Un jour je suis sorti avec un mec qui ne savait pas qui était Gus Van Sant. Ce n'est pas une star je te l'accorde, mais de là à ne pas voir qui c'est, c'est le genre de truc rédhibitoire.

- OK, donc un mec qui en a un peu dans la tronche.
- Exact! Il parle au moins trois langues.
- Anglais? Allemand? Espagnol?
- M'en fous! Anglais, suédois, chinois, tamoul...
- Mec à chat ou à chien?
- Les deux, il ni n'est allergique au chat et n'a pas peur des chiens. Sauf des petits caniches, ça lui fout les jetons tellement il trouve ça laid et bruyant.
- Activité sportive?
- Il va à la piscine deux fois par semaine pour s'entretenir mais déteste le footing ou les salles de sports. Et bien sûr il ne regarde que Roland Garros à la télé, c'est son côté snob. Et par dessus tout il faut qu'il connaisse le deuxième degré. Voire le troisième et le quatrième. Comme ça il me supportera!

Je n'avais plus repensé à cette conversation d'amis saoûls de trois heures du matin jusqu'à ce soir-là, le soir où j'ai eu mon rencard avec Pierich. Il avait choisi un restaurant dans un petit recoin du Vieux Lyon : nous étions dans une table un peu éloignée des autres. La décoration avait quelque chose d'un peu baroque hippie dans le bon sens du terme et le patron n'avait pas trop forcé sur les bougies ; l'intimité était idéale. Je n'étais pas très à l'aise au début, mais je me suis plongé très vite dans la lecture de la carte, très alléchante. Puis, je repris un peu mon naturel et commença la conversation.

Après quelques banalités d'usage sur nos jobs et apparts respectifs pendant que nous dégustions une entrée fabuleuse, notre dialogue prit une tournure des plus intéressantes. Je m'apercevais petit à petit que Pierich correspondait à tous les critères de M. Parfait :
- "Bon j'ai annulé mon temps de piscine pour ce soir et là je viens d'engloutir un foie gras truffé avec une confiture de figues. Autant te dire que demain je vais faire une bonne dizaine de longueurs en plus! (...) J'ai trop hâte, c'est bientôt Roland Garros, à mon avis Mauresmo va se prendre une râclée, ça fait trop longtemps qu'elle n'a pas joué sur terre battue! (...) Yamas! Ca va dire 'santé!' en grec, j'ai passé quelques années là bas quand j'étais gamin (...)
Pendant quelques instants, mon regard a du complètement se voiler car j'étais perdu dans cette délicieuse pensée : Mon Monsieur Parfait existait et en plus il était assis en face de moi, trinquant avec un verre de Cahors à la main!
 
Pendant le plat principal (poulet aux morilles délicieux) nous avons parlé de choses que je n'abordais pas spécialement avec le premier venu : les exs qui essayent de rentrer par la fenêtre quand on a fermé la porte, les mères possessives et les pères absents, l'argent qui ne fait pas le bonheur mais qui y contribue, les angoisses existentielles de fin de soirées,  les amis qui se mettent en couple pour éviter la solitude... J'avais une conversation parfaite avec M. Parfait : aucun temps mort, du sérieux quand il le fallait et de l'humour ici et là pour détendre l'atmosphère. Je n'avais jamais imaginé être aussi à l'aise avec un mec sexy comme un Dieu et que je connaissais depuis une heure et demie montre en main. Ma théorie sur 'tester un mec au restaurant avant de l'emmener au lit' prenait enfin tout son sens!

Nous avons partagé un fondant au chocolat et bu une dernière coupe de champagne : j'étais un peu ennivré et légèrement troublé car il n'arrêtait pas de plonger son regard dans le mien. Je me laissais porté par cette sensation inhabituelle où tout était possible, où toutes les questions que l'on se pose et qui viennent nous gâcher la vie n'existent pas. J'étais sur un petit nuage assis en face d'un ange. Et pourtant, je n'allais pas tarder à déchanter.

Nous étions les derniers au restaurant et il était plus d'une heure du matin. Pierich se levait très tôt le lendemain pour une formation et je le raccompagnais à la station de taxi près du Palais de Justice. Je n'arrivais pas à enlever cet énorme sourire sur mon visage après qu'il m'ait dit avoir passé une des meilleures soirées depuis très longtemps. Une Mercedes grise était en file de station et Pierich fit signe au chauffeur. C'était le moment des aurevoirs et je n'ai pas réfléchi une seconde avant de me pencher vers lui afin de l'embrasser. Après tout, un baiser parfait pour clore une soirée parfaite avec M. Parfait, c'était la logique même. Pierich me fit un très large sourire avant de détourner sciemment sa tête pour transformer ce baiser parfait en une bise banale et surtout honteuse. Il me dit avant de s'engouffrer dans le taxi "Merci encore pour la soirée, à très bientôt!".

La Mercedes fila sur les quais. Je restais planté devant le Palais de Justice, abasourdi. L'ange était passé.
par LiAM publié dans : Me
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Mardi 13 mai 2008
J'étais de retour à Lyon le lundi matin très tôt, après avoir passé le week-end à soutenir Frank. Il était resté une semaine de plus pour veiller Fabienne, posant trois jours de congés sans solde et enchaîner avec le grand pont du 8 mai et de la Pentecôte. J'avoue que j'étais plutôt impatient de rentrer, d'une part car les discussions du week-end n'étaient certainement pas des plus réjouissantes, d'autre part parce que j'avais enfin mon premier rendez-vous avec Pierich, ma petite perle rare du moment.

Nous nous étions appelés deux fois au cours du week-end et ces coups de fil assez anodins m'avait conforté dans l'idée que Pierich était plus qu'une perle rare et qu'il était à deux doigts d'être le diamant Hope. Il m'avait demandé si Frank allait bien et m'avait glissé qu'il avait été un peu déçu qu'on ne puisse pas se voir plus tôt et qu'il avait l'intention de prendre en charge le choix du restaurant pour le lundi soir. De la compassion, de l'honnêteté et de l'initiative et dans mon souvenir, un physique à tomber par terre, que demander de plus? A bien y réfléchir, un peu plus de confiance en moi, car je commençais à stresser plus que de raison.

En fin d'après-midi j'avais invité Annabelle pour un apéritif rapide, qui était un prétexte pour me sortir de ce traditionnel stress de pré-rencard qui avait atteint un pic d'angoisse sévère. Je lui montrais différentes tenues pendant qu'elle sirotait un verre de vin blanc.
- Alors pas trop nerveux pour ton rencard avec Pierich avec un 'h'?
Au cours de notre premier échange téléphonique, il m'avait demandé comment s'orthographiait mon prénom pour le rentrer dans son téléphone et il avait ajouté un 'L' en trop. Moi j'avais échangé son 'h' avec un 'k'.
- Ecoute si je t'ai invité c'est à la fois pour ton sens de la mode et aussi pour qu'on ne le mentionne pas du tout, tu sais comment je suis avant un rencard. Bon, on ne t'a pas trop manqué ce week-end?
- J'ai vu un pote samedi soir qui était de passage à Lyon..
- D'accord, je vois!
Je lui montrais un tee-shirt noir :
- Trop triste. Et non non non, tu ne vois rien du tout, c'est juste un pote de Genève qui était en cours avec moi il y a trois ans. Très relou : il n'a pas arrêté de me draguer toute la soirée, style 'oh j'adore tes yeux', 'oh j'adore ton haut', 'oh j'adore ton bracelet'. Une véritable sangsue.
J'exhibais un polo flashy et elle soupira :
- Vive les années 80... Tu sais quoi, j'étais tellement à cran que je l'ai branché avec des filles dans le pub où il m'a traîné.
- Et ça a marché?
- Que dalle! Il m'a tellement déprimé que j'ai du simuler des douleurs 'de fille' pour pouvoir rentrer à la maison. Ca m'avait mis les nerfs à un tel point que j'ai vidé un pot de Nutella.
- Un entier??
- Nan un petit. Mais n'empêche!
J'enfilais un tee-shirt col v blanc.
- Nickel! Enfin, en tout cas j'ai bien pensé à vous. Et Frank, il va comment?"

Je lui répondais que je ne savais pas trop, je n'avais jamais vu Frank aussi perdu dans ses pensées. Pendant le reste du week-end il m'avait raconté beaucoup d'histoires sur son adolescence et sur sa mère. Il m'assurait qu'il allait bien et quand j'étais parti il m'avait sourit, mais son regard était ailleurs.

Une demie-heure plus tard, j'étais fin prêt pour mon premier rencard avec Pierich. Nous avions rendez-vous dans un bar sur les quais près des Célestins pour l'apéritif. Comme j'étais en avance, je m'étais déjà installé à une table et avait commandé une coupe. J'étais plus détendu que durant l'après-midi mais bientôt, une autre angoisse me saisit : je me demandais si l'attente n'avait pas enjolivé le souvenir de son physique ; même si nous ne nous étions pas rencontrés dans les conditions minima d'une boîte de nuit -euphorie du soir et lumière quasi absente- une déception était toujours possible.

Je regardais les gens passer à la terrasse. Je regardais ma montre en me disant que dans deux minutes, il serait en retard. Je regardais ma coupe. Je regardais les bulles monter. Je décidais d'en prendre une petite gorgée et c'est à cet instant qu'il franchit la porte. J'avalais tout rond mon champagne qui me picotait la gorge et descendait dans mon oesophage comme une boule de feu. Pierich était encore plus beau que dans mon souvenir. Je ne sais pas si c'était ses cheveux, ou ses lèvres, ou la façon dont il me souria quand il me vit à la table mais je me sentais cloué sur mon siège. Avec le recul, il manquait les violons, les petits oiseaux et un ange qui passait.

J'essayais de me reconcentrer et avoir l'air d'un être humain normal, ou du moins dôté de plus de 2 de Q.I. car en temps normal il m'était impossible d'être détendu lorsque j'étais en face d'une pareille bombe sexuelle : mon humour tombait à plat, je remuais toujours sur mon siège, ma conversation était affreusement banale (je me souviens que j'ai même dit un jour "t'as vu le temps, il est bizarre en ce moment", ce à quoi le mec avait répondu par un silence suivi d'un coup d'oeil derrière moi), bref j'avais l'impression d'en faire des tonnes.

Avec Pierich cependant, je fus très vite à l'aise. Il me demanda si j'attendais depuis longtemps, me dit qu'il était très heureux de me voir avec un sourire de tueur, commanda sa coupe, trinqua avec moi, me demanda des nouvelles de Frank et même d'Annabelle. Puis la conversation continua autour d'une deuxième coupe avec le même naturel, le même jeu de regards et de sourires. Pierich m'avait captivé et sa simplicité m'avait redonné confiance. Et la soirée continua au restaurant dans ce même esprit...

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Dimanche 20 avril 2008
Après une rencontre avec un garçon en soirée, je possédais un moyen infaillible pour cerner le je ne sais quoi qui distinguait les petits amis potentiels des coups d'un soir : le premier rendez-vous au restaurant. C'était un peu old school, mais je m'accrochais à l'idée que tout se jouait au cours d'un entrée-plat-dessert. Je n'avais pas de listes spéciales sur les choses qu'un mec devait faire ou ne pas faire, mais j'étais sensible sur les critères suivants :
Si un garçon boit autre chose qu'un Coca et commande un bon verre de vin, c'est un bon point. S'il commande du champagne, c'est un bonus non négligeable. Le choix de son plat m'importe peu, à condition que je puisse goûter dans son assiette et vice-versa. L'égoïsme se vérifie aussi dans les assiettes : je me méfie des mecs qui terminent leur plat sans même proposer une petite bouchée. Quant à l'addition, selon mon humeur je peux très bien me laisser inviter ou l'inverse, du moment que le sketch de la division ne pourrit pas la soirée. La touche finale : un joli pourboire et un savoir-vivre affiché avec le serveur prouve que le mec est poli et bien élevé. Bien sûr, tout ça ne fait pas un rencard réussi mais peu de mecs franchissaient ces étapes.


J'allais donc appliquer ce petit test à mon nouveau chouchou du moment : Pierich, rencontré au bowling la veille et avec qui j'avais échangé quelques SMS gentillets et un peu dragueurs. J'avais hâte qu'il transforme l'essai de notre rencontre : il était charmant, sexy, de la conversation avec sens de l'humour - une denrée rare que je n'étais pas prêt à laisser filer. Je lui avais donné rendez-vous à 20h le soir dans le Vieux Lyon, où j'avais réservé dans un excellent restaurant, même si j'avais bien failli ne pas avoir de table. Pierich avait été enthousiaste à l'idée d'un dîner en tête à tête et j'étais aux anges, car cet enthousiasme variait chez les mecs à qui j'avais proposé le test du restaurant- je me souviens d'un rencard il y a deux ans autour de milshakes à la fraise au McDo Ampère.

Je commençais à paniquer dès 18h30 : je me demandais si je portais un tee-shirt ou une chemise et il ne me restait plus de parfum. Je fouillais désespérément mon placard à la recherche d'une paire de chaussures qui passait pour quasi neuve quand mon téléphone sonna. C'était Frank, qui était parti plus tôt de notre soirée bowling après avoir reçu un coup de fil d'un de ses plans du moment : Jo, dans la marine et en permission ou Nico un saisonnier rencontré aux Deux Alpes.
Je décrochais :
"- Service après vente des célibataires bonjour, que puis-je faire pour vous?
- Salut, c'est moi.
- Tu tombes bien je suis dans des considérations esthétiques pour ce soir : tu crois que je devrais mettre un tee-shirt ou une chemise? J'ai pas envie de faire trop guindé mais en même temps vu le temps qu'il fait... A moins que je me rabatte sur un manche longues.. Ah, et puis tu pourrais passer chez moi et me prêter du parfum je suis à court?
- Je peux pas là, je suis désolé
- Bon c'est pas grave, au fait hier soir c'était Jo ou Nico?
Silence.
- Allô t'es là?
- En fait, je suis pas à Lyon, je suis dans l'Hérault. Hier soir j'ai reçu un coup de fil d'une infirmière qui cherchait ma trace depuis longtemps. Une amie de ma mère est à l'hôpital. Mourante.
La maman de Frank était décédée il y a une dizaine d'années. Il en parlait peu avec nous mais j'étais surpris qu'il garde contact avec son entourage. Tout d'un coup mon dilemme cornélien entre chemise et tee-shirt me paraissait dérisoire.
- Je suis désolé Frank, je peux faire quelque chose pour toi?
- A vrai dire, ça me gêne un peu de te demander ça, mais j'aimerais bien que tu prennes quelques affaires chez moi et que tu me rejoignes. Je loge dans la maison de ma tante à Palavas."


Le timing était on ne peut plus mal choisi, mais lorsqu'il était question de la mort, il n'y avait jamais de bons moments. J'enfilais un pull, mit à la va-vite quelques affaires dans un sac et passa deux coups de fils : le premier au restaurant pour annuler ma réservation et le second à Pierich. Il était 18h50.
- "Pierich, salut, c'est moi.
- Salut, tu vas bien?
- Ecoute, pour ce soir, j'ai un énorme empêchement de dernière minute. Tu te souviens de Frank?
- Oui bien sûr.
- Une ami de sa mère est mourante et je dois descendre dans le sud pour le rejoindre. Je suis vraiment désolé.
Silence. Soit il pensait que c'était un gros mensonge, soit il serait un garçon compréhensif. Je priais pour la deuxième option.
- OK... ça a l'air grave d'après ce que tu me dis.
- Oui, Frank ne m'aurait jamais demandé de venir si ce n'était pas important. Sa mère est décédée il y a dix ans, je pense que ça doit lui rappeler des mauvais souvenirs.
- Tu sais quand est-ce que tu vas rentrer?
- Je ne sais pas du tout, mais je bosse lundi, donc ça sera lundi au plus tard.
- OK bon je tache pas que je suis un peu déçu, mais j'espère qu'on remet ça dès que tu reviens.
Ouf, garçon compréhensif.
- Appelle-moi pour me donner des nouvelles ce week-end et puis tu diras à Frank que je pense bien à lui, pour ce que ça vaut.
- Sans problème, je t'appelle quand j'arrive. Je t'embrasse, à plus."


Dans ma voiture, alors que je m'engageais sur l'autoroute A7, je pensais à Pierich.
Il avait déjà gagné une bonne partie de ma confiance en accordant du respect à la peine d'un de mes amis. Et ce n'était pas quelque chose que j'aurais pu voir dans un restaurant.
par LiAM publié dans : Me
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Mercredi 16 avril 2008
Tous les vendredis soirs ou presque depuis le début de l'année, Annabelle, Frank et moi-même avions l'habitude de nous rendre dans un petit bar au coeur de la presqu'île pour une routine cocktails d'happy hours, musique lounge et débriefing de la semaine.

Vendredi dernier, après deux ou trois cocktails de trop, je lançais l'idée de changer nos habitudes pour une autre atmosphère. Je commençais à m'ennuyer des mecs en costards guindés, de la musique branchée et des alcools bien dosés. Tout ça manquait de fun. A nous trois nous dépassions à peine les 75 ans et nous aurions tout le temps du monde pour les discussions de salon.
"- Ce qu'il nous faudrait, c'est un truc vraiment différent, genre aller voir un match de hockey dans un pub!
Annabelle émit son véto :
- Ecoute je t'aime beaucoup mais de la despé et du sport sur grand écran, c'est vraiment au-dessus de mes forces.
- Mouais, t'as raison, mauvaise idée. En plus le dernier pub où j'ai été les tables collaient tellement que mes bras ont subi une épilation partielle.

Frank fit remarquer que les mecs dans les bars de sports étaient sexes et je devais trouver un plan B rapidement où nous échouerions dans un pub sans Annabelle avec Frank qui détaillerait les culs de tous les hétéros. Il me vint alors une idée lumineuse :
- Je connais l'endroit parfait pour nous!"


Le vendredi suivant, nous étions dans le temple des cocktails moins chers qu'à n'importe quelle happy hour de la ville, de la musique en direct de la boîte de nuit locale et des chaussures de location : le bowling du huitième.

"- Je te préviens tout de suite, on ne fait qu'une partie, car je vais avoir du mal à porter des chaussures de clowns plus d'une demie-heure."
Frank venait d'acheter une nouvelle paire de sneakers importée d'Italie et les laisser au vestiaire parmi d'autres paires communes le mettait hors de lui. Annabelle quant à elle se réjouissait de se retrouver sur la piste et par chance, n'avait pas les ongles trop longs.
- Allez, fais pas la gueule, c'est sympa, j'étais souvent fourré au bowling quand j'étais ado.
- Je te rappelle que ton adolescence date du siècle dernier. Et ces chaussures aussi."


Après une heure d'attente arrosée de cocktails à six euros et de pintes de blondes à cinq, mon petit trio se rendait piste huit pour commencer une partie. Frank ne semblait pas particulièrement plus détendu qu'à notre arrivée et pour cause, la dernière fois qu'il avait joué au bowling remontait dix ans en arrière avec ses petits cousins qui l'avaient battu avec un écart d'une centaine de points. Frank avait été tellement humilié qu'il avait failli en vomir. L'histoire était maintenant racontée par sa tante au bout du troisième Chardonnay à tous les repas de famille.

Pour le remettre un peu confiance, Annabelle lui réexpliquait les règles de base : la distance pour son lancer, le décompte des points et la façon dont bien tenir sa boule.
- "Ton index et auriculaire doivent être de chaque côté des trous. C'est ton majeur et ton annulaire qui soutiennent le poids.
- C'est bien la première fois qu'une fille t'explique comment tenir une boule en main!"

J'attribuais cette blague à ma troisième pinte.

A notre droite piste sept, un jeune homme très charmant et qui devait écouter la conversation se retourna et me sourit. Il avait des lèvres roses parfaites, des cheveux légèrement en bataille et un tee-shirt gris à manches longues qui laissait deviner un torse bien dessiné. Trois jeunes filles l'accompagnaient.
C'était bien une première, se faire draguer dans le temple de l'hétérosexualité sous fond de techno pourrie avec une pinte à la main.

Frank se mit sur la piste, il étudia d'un oeil sa distance, puis lança la boule avec un effet involontaire qui la fit atterrir dans la rigole. Annabelle et moi l'encouragions, puis au deuxième lancé il parvint à faire tomber quatre quilles.

- Allez c'est pas mal pour une première.

Annabelle se leva, prit une boule notée sept, jaugea sa distance, prit son élan et effectua un lancé quasi parfait.
L'écran afficha "STRIKE!" et j'applaudis vivement. Je m'inclinais devant elle quand elle rassit et prit ma boule. Je dégommais la moitié des quilles et fit un spare pour mon deuxième lancé. Je me rassis et je regardais l'écran de la piste sept pour trouver le prénom du jeune homme au tee-shirt gris : il s'appelait Pierick. Ce dernier lança de façon très peu assurée sa boule qui termina dans la rigole. Il revint vers ses amies avec une mine gênée. Je trouvais son petit air désolé très mignon.

Il se rassit à côté de moi sur le fauteuil central et me dit que c'était la première fois qu'il jouait et qu'il avait été traîné par ses copines de la fac qui avait l'habitude de venir ici tous les vendredis. Je lui racontais que pour notre part, c'était plus une virée qu'une habitude. Il leva les yeux sur notre écran des scores et me demanda pourquoi nous avions pris comme pseudos Gary, Robbie et Mark. Je lui disais que c'était une private joke qui courait depuis longtemps et que l'histoire était un peu longue à raconter et il me dit :
- "Perso j'ai jamais aimé les Take That, pour l'époque je préférais les MN8.
Il était cultivé en plus d'être sexy. Bon ok, cultivé sur les boys band certes, mais c'était un début : la pop culture valait mieux que pas de culture du tout. Je répliquais avec un sourire :
- Le seul intérêt des MN8 c'était leurs caleçons blancs et le fait qu'ils étaient tout le temps torse nus! Question talent, c'était pas vraiment ça.
Il se mit à rire, puis l'air de rien, il posa la question qui transforme une rencontre de soirée en une rencontre plus qu'amicale :
- Le mec qui joue aussi bien que moi, c'est ton copain?"
Frank, qui venait de toucher seulement deux quilles, affichait un air désespéré quand il revint vers nous et lâcha :
- "Je suis pas son mec, pitié, le mien n'aurait jamais l'idée d'aller au bowling."

Je fis les présentations et Frank sortit son téléphone, regarda curieusement l'écran, s'excusa et répondit en s'éloignant. Annabelle, qui jouait du coup pour nous deux, enchaînait strike sur strike. Pierick et moi discutâmes jusqu'à la fin de la partie et échangions nos numéros de téléphone. C'était la rencontre parfaite : il était mignon, charmant et avait plus de trois mots de conversations. Notre relation avait démarré sur un très bon lancé. J'espérais qu'avec un peu d'effet, nous pourrions faire un strike.
par LiAM publié dans : Me
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Jeudi 20 mars 2008

Ces dernier temps, je me pose la question de savoir pourquoi ma vie sentimentale est un véritable désastre, ou plutôt un véritable désert. Bref rappel des faits et des personnes des six derniers mois : Bertrand, renommé affectueusement pot-de-glue ou SMStalker et un acte manqué avec un garçon (dont je vais vous parler un peu plus tard). Pas glorieux.

La question du célibat est l'objet de fréquentes discussions avec mes amis, qui ont chacun une théorie bien à eux. Ainsi, pour Frank, ma traversée du désert n'était ni plus ni moins que la preuve irréfutable de l'existence de l'Effet Papillon : cette théorie du chaos développée par des philosophes et scientifiques qui soutiennent, grosso modo, qu'un battement d'ailes de papillon au Mexique puis conduire à une tornade au Texas.

Mon battement d'ailes à moi était ma rupture avec mon ex où j'ai littéralement pris mon envol pour reprendre mon indépendance et a débouché sur des catastrophes sentimentales en série qui ont ravagé complètement mon habilité à me rendre heureux.

"Après le chaos, vient la reconstruction. "
Oui, mais quand on a les outils, on a pas forcément les plans...


Pour Jérôme, la question de la théorie du chaos n'existe pas. D'un caractère plus manichéen et moins dans la progression, il expliquait toutes les choses par l'Effet Boomerang . Une action entraîne ainsi une réaction, dont la valeur positive ou négative se mesure à l'état d'esprit dans lequel où on se trouve au moment de celle-ci. Pour lui cette théorie s'appliquait parfaitement à mon acte manqué avec David, un garçon que j'avais rencontré deux mois auparavant.

Lorsque j'ai rencontré David au cours d'une soirée avec des amis, c'est une litote de dire que je ne l'ai pas apprécié plus que ça. Je le trouvais prétentieux, mal habillé, faux beau-gosse et par-dessus tout atteint d'une diarrhée verbale incontrôlable. Quelques jours plus tard je le recroisais en soirée : mon inconscient frôlait l'hystérie collective lorsqu'il me prit la main pour me dire bonjour et me dire combien il était content de me voir tandis que ma personne souriait poliment en pensant que je devais vite me trouver un échappatoire pour ne pas avoir à faire la discussion de comptoir. Cette partielle schizophrénie cachait le premier effet boomerang avec David que Jérôme expliqua le plus simplement du monde : "Action > 1ère rencontre, rejet total // Réaction >> 2ème rencontre, kif total ."

Effectivement, je ne l'avais vraiment pas vu venir.

Quelques semaines plus tard, Jérôme me demanda par SMS comment évoluait les choses avec David et je lui répondis qu'il ne se passait rien à part quelques échanges téléphoniques polis pour se rencarder à des soirées et que ce coup de coeur de ma part allait rapidement se dissiper, ce qui le conforta encore plus dans sa théorie de l'effet boomerang : "si tu ne fais rien, tu n'auras rien en retour ." Je lui répondis "merci d'enfoncer des portes ouvertes." puis "dimanche c'est son anniversaire, tu crois que je l'appelle? " sauf qu'à l'instant où je sélectionnais Jérôme dans mon répertoire pour lui envoyer ce SMS, mon inconscient décidément farceur me fit sélectionner David. Je criais un "non" de désespoir et tenta vainement d'annuler l'envoi. Deux secondes plus tard, je recevais l'accusé de réception.

L'effet boomerang ne tardit pas : le lendemain je reçus un texto de David qui me dit "bien joué! j'espère que t'as un peu honte, ou que tu te sens coupable. " Je ne sais quel sentiment prédomine mais mon coup de coeur se dissipa à la vitesse d'un battement d'ailes de papillon. Je lui renvoyais "Ca arrive à tout le monde et ça prouve que quelqu'un pense à toi pour ton anniversaire. "


Chaos ou boomerangs, à chacun ses partisans et pour ma part, je n'y vois qu'une vérité dans les deux : peu importe le cheminement des catastrophes qui nous retombent dessus, le tout est de savoir les gérer avec plus ou moins de classe.

par LiAM publié dans : Me
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Lundi 10 mars 2008
Nous en sommes en l'an 2000.
Le monde entier se prépare à un nouveau millénaire : Internet pointe le bout de son nez dans les foyers, mes premières sorties en boîte sont rythmées par Fischerspooner et les tee-shirts et les coiffures sont argentées comme pour signaler l'avènement d'un monde futuriste.

Et pourtant au milieu de cette effervescence de technologie, je découvrais cette année-là une vieille méthode de protection nommée bouclier.

"Cache-moi, il arrive!" est certainement la phrase que j'ai entendu le plus lors de mes premières sorties. Mes amies restaient bien planquées près de moi devant les mecs de vingt ans alcoolisés. Je les sauvais d'un tripotage malheureux et de conversations aussi évoluées qu'une bactérie primitive du début de l'humanité.
D'une certaine manière j'appris toutes les stupidités à ne surtout pas dire lors d'un premier contact en soirée :
"Je t'ai jamais vu ici tu viens souvent?"
"Si tu veux après on pourra faire un tour tous les deux dans ma Punto (sic)"
"J'te jure que t'es tellement belle que même ma copine a côté elle est moche (resic)"

J'étais le gardien de ces jeunes demoiselles en détresse : un simple contact de la main suffisait à renvoyer l'ennemi dans ses tranchées. Parfois il fallait mettre un peu plus de coeur à l'ouvrage : un bisou par-ci, une langue par-là, et je suis persuadé que cela m'a coûté quelques potentiels amants, mais quelque part ce rôle de bouclier humain ne me déplaisait pas.
Après tout, c'est aussi de la galanterie.


2008, samedi dernier.
Jérôme, qui s'est échappé de sa vie parisienne pour le week-end me traîne en boîte pour une soirée gay électro avec la légère euphorie du célibat temporaire, son mec étant resté à la capitale. Frank est avec nous et a curieusement emmené sa nouvelle conquête David, ce qui m'étonne d'autant plus car selon lui, "être en boîte avec son mec, c'est un peu comme amener son sandwich au resto."

"Cache-moi, il arrive!". Nous sommes au bar quand Frank tente vainement de se cacher derrière mon mètre soixante-dix, puis réalisant l'absurdité de la chose, devient très appliqué au déchiffrage des bouteilles posées sur les étagères. Je comprends très vite pourquoi Frank veut se faire tout petit : un de ses ex récent et un peu envahissant traîne près de la piste, du genre dont on a un peu honte lorsqu'on le croise dans la rue... et en boîte avec son nouveau mec.

David se penche vers moi et me murmure à l'oreille "dis-moi toi qui est l'ami de Frank, tu pourrais juste me dire s'il me kiffe un peu ou pas?". Je me retrouve pris de court par cette question légitime, mais dont je ne connais absolument pas la réponse. David me regarde avec des grands yeux, attendant un signe de ma part et je me dis que si j'attends une fraction de seconde en plus, il va croire que je cherche une formule de politesse pour lui faire comprendre que non. "Tu sais, il me présente rarement des gens, donc je pense qu'il t'aime bien.". Bon, je ne m'en sortais pas trop mal.

Frank me fait signe, je prends les consos pour Jérôme et moi et il se penche et me dit "tu lui as pas dit qu'avec l'autre tâche là bas on avait couché ensemble?". Je lui réponds que non et que je ne suis pas un pot de yaourt avec des ficelles de chaque côté et qu'en plus, David a l'air de tenir un peu à lui, donc "molo sur le téléphone arabe."

Pendant la minute que dure cette conversation pas très charmante, Jérôme se fait aborder par un GI Joe sous amphets : torse nu, muscles gonflettes en avant et regard bovin extatique en bref le parfait cliché du gay trentenaire sous acides, sauf que celui-ci ne gérait pas très bien ses poussées d'amour sous X qu'il reportait à grands coups de mains baladeuses sur Jérôme qui regrette finalement son célibat d'un week-end. Il me jette des regards implorants pour que je m'active en mode bouclier ce que je fais de suite en dansant collé contre lui et l'emmenant un peu plus loin. Les attaques de GI Joe vont durer encore une bonne heure, jusqu'au moment où je suis obligé d'embrasser Jérôme, ce qui flingue toutes mes chances de rentrer avec quelqu'un de la soirée.

Un peu plus tard, Frank revient me voir pour me dire que David le saoûle un peu et qu'il y a un mec vraiment canon qui le regarde depuis une bonne demie-heure et il nous demande si on peut occuper un peu David pendant qu'il récupère son numéro de téléphone. Je réponds qu'il n'en est pas question et que la moutarde me monte clairement au nez, à défaut de poppers. Je décide de rentrer direct, car à jouer les boucliers humains à tour de bras j'en oublierai presque de passer une bonne soirée.


Sur les quais, je rumine encore un peu contre mes amis : Jérôme ne peut pas se défendre tout seul? Frank ne peut pas gérer ses histoires de cul convenablement? Je suis perdu dans mes pensées quand j'aperçois une silhouette au loin qui m'électrise plus que la bourrasque de vent glacé qui souffle sur la passerelle du collège. En face de moi, j'aperçois mon ex s'engouffrer au coeur du 6ème avec un mec à ses côtés. Cela fait plus de cinq mois que je ne l'ai pas vu et que je n'ai pas de nouvelles car je n'en veux aucune. Je les distingue suffisamment bien pour voir qu'ils rient. Je reste figé quelques instants par cette apparition, comme frappé d'un éclair.

Je me dis qu'à force de vouloir faire bouclier pour tout et tout le monde, il y a forcément un moment où un coup fatal brise toute votre caparace, trop usée pour réagir. Je rentre chez moi et le vent est si glacé que j'ai des larmes au coin des yeux. A moins que ce ne soit l'absence de bouclier.
par LiAM publié dans : Me
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Samedi 8 mars 2008
La semaine dernière au cours d'un apéritif je recroisais Bertrand, le garçon qui m'avait donné son numéro de téléphone dans un bar - et que j'avais jeté en rentrant chez moi. Je décidais de lui donner une seconde chance car les probabilités pour que deux gays célibataires se recroisent seuls à quelques jours d'intervalle et dans des lieux différents étant minces de nos jours, je lui accordais une sorte de rencard improvisé, qui déboucha sur une agréable soirée.

Bertrand avait terminé les beaux arts et peignait des toiles en vue d'une exposition dans la galerie d'un de ses amis. C'était la première fois qu'il se lançait dans ses compositions originales contemporaines - la plupart du temps il reproduisait d'infimes détails de photographies dénichées sur Internet.
Pour ma part je lui parlais de la difficulté d'écrire en freelance, de mes milliers de projets de livres qui reposaient sur des post-it et dans mon cerveau et de la petite magie de notre rencontre. La soirée se termina sur un très long baiser en bas de chez lui.

Le lendemain soir je passais la soirée chez Frank à fumer un peu d'herbe. C'était son rituel de post-rupture avec des mecs sans lendemain - le dernier en date avait duré trois semaines, ce qui était nettement plus que la moyenne. Pour lui, rien de tel "qu'un bon nuage de fumée pour consumer les relations feux-de-paille." C'était plus ou moins un faux prétexte car Frank avait une légère addiction à l'herbe.

Frank allumait notre troisième joint quand je reçus un SMS de Bertrand qui me scotcha littéralement, et ce, sans l'aide de l'herbe : "Hé mon chéri, j'pense for a toi, g paC tro 1 bonne night. Kiss & love. Ton BB."

Fou rire de dix minutes. Avec l'aide de l'herbe, soit, mais le texto avait fait tout le travail.

Comment un mec aussi bien sous tous rapports, plutôt gentil et qui embrassait bien pouvait-il se transformer en chose dégoulinante d'affection à tendance écriture de SMS cuculs? Et quelle était cette manie de donner des petits noms au bout du deuxième rencard? Pour ma part j'ai toujours considéré les "bébés" et les "chéris" anti-sexe au possible.

Je n'ai pas répondu de la soirée car nous avions prévu de nous revoir le lendemain pour un cinéma-restaurant-dernier-verre-chez-lui-sexe-à-la-clef. Dans ma tête ce plan s'abrégeait à cinéma-restaurant. Au restaurant, lorsque je lui fis comprendre que je n'étais pas spécialement emballé par un potentiel "nous deux", la soirée s'écourta rapidement mais Bertrand resta très digne et plutôt grand prince puisqu'il régla la note. En ce qui me concernait, la séparation était claire, nette précise et sans bavures.

Je n'allais pas tarder à déchanter.

Annabelle et moi faisions du shopping fauché, à savoir le shopping des boutiques bas de gamme pour acheter deux ou trois basiques qui font illusion, quand je reçus un SMS de Bertrand, que je renommais Super Glue : "ça m'a fé de la peine hier soir ms g compri ke t'avé besoin 2 tps, je t'attendrai, ton BB."

Là j'avais dépassé le stade du fou rire pour tomber dans celui de l'incrédulité. En trouvant un pull de couleur crème à 15 euros, Annabelle me conseilla vivement de faire le mort. Cette technique un peu éculée me semblait appropriée, mais j'avais la curiosité malsaine de comprendre comment pouvait fonctionner quelqu'un comme Bertrand.

En rentrant chez moi, je lui passais un coup de fil et l'invitait à boire un verre, pour reclarifier les choses une dernière fois. Dès qu'il arriva dans le bar, je compris tout de suite que j'avais fait une grossière erreur vu le large sourire qu'il affichait sur son visage. Il dit qu'il m'attendrait, qu'il comprenait tout à fait que je ne voulais plus m'engager dans une relation et qu'il serait là dès qu'il sentirait que je serais prêt. Je voulais lui répondre "cours toujours" mais mon addiction à la politesse me le refusait. Il était dans une phase totale de déni.


On passe la majorité de son temps à se défaire de ses addictions et à en développer d'autres : shopping, réseaux sociaux sur Internet, substances plus ou moins licites en soirées... la mienne n'était rien d'autre qu'une vilaine curiosité.

Je reçois encore des SMS de Bertrand qui me demande régulièrement de mes nouvelles, avec une teneur moins personnelle mais toujours aussi intéressée. Pour mettre fin à mon addiction, je lui renvoyais un texto en lui disant que j'avais rencontré quelqu'un.

Il me répondit : "OK, apel moi qd c fini."
J'effaçais définitivement son numéro de portable.
par LiAM publié dans : Me
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