Tout a commencé lorsque je fus invité pour l'anniversaire de Laura, une amie de lycée avec qui j'avais passé la moitié de ma terminale à vider la machine à cappuccino du foyer des élèves. Nous
nous étions un peu perdus de vue ces dernières années, mais chacun prenait des nouvelles de l'autre régulièrement par connaissances interposées. Je retournais à Chambéry, la ville où j'avais
grandi et où mes parents habitaient encore, pour fêter à la fois son anniversaire et un évènement assez inattendu. "Je suis vraiment contente que tu viennes! Cela fait tellement longtemps et
en plus, j'ai une petite surprise pour toi."
Petite surprise n'était pas vraiment le mot, puisque lorsqu'elle m'ouvrit la porte, je découvris que Laura était enceinte jusqu'aux dents.
Ma seule réaction fut une grimace et ma voix était d'un demi ton trop haut :
"Euh... félicitations?"
Pour comprendre ma légère grossiereté, il faut remonter un peu après l'époque du lycée, lors de l'été 2003. Laura venait de décrocher son BTS action-commercial à Grenoble et j'entamais ma
première année sur Lyon et nous étions tous les deux à Chambéry pour une partie des grandes vacances d'été. Et Chambéry n'étant pas la ville la plus active pour les vacances, nous passions la
majorité de notre temps à reproduire ce que l'on savait faire de mieux tous les deux, à savoir café cigarettes derniers potins.
Cette conversation se déroula à une terrasse près de la place des éléphants sans-cul :
"- OK, tu te souviens de mon ex Christian?
- Celui qui avait une mèche décolorée comme dans les années 80?
- Tu veux qu'on parle de ta crête verte vif de l'été dernier?
- Elle était bleue et elle a viré au vert! Bon Christian, alors?
- Christian m'a demandé de lui faire un enfant."
Elle écrasa sa cigarette, visiblement assez fière de l'annonce.
- "Et tu as répondu...?
- J'ai répondu qu'il avait vraiment besoin de s'acheter un nouveau cerveau! Attends, le mec est un routier au chomâge, il est plus obsessionnel que ma mère et il picole comme mon père, bonjour
l'angoisse.
- Dieu merci, pendant un moment j'ai cru que j'allais m'étouffer avec mon café.
- C'est quand même la chose la plus ridicule qu'un ex m'ait demandé! En plus on a couché ensemble quatre ou cinq fois, toujours un peu bourrés après une soirée et il me voit comme la mère de ses
enfants.
- J'ai une très belle image de toi avec deux jumeaux, une caravane et ton mari avec un pack de bières!
- Surtout que je n'ai pas spécialement envie d'en arriver là avant la trentaine, j'ai encore toute ma carrière à construire et je ne suis pas prête de me transformer en super secrétaire en cloque
dès ma première année de boulot et vivre dans une maison de campagne avec un chien pendant que mon mari revient des courses en Land Rover."
Retour en 2008.
J'étais encore sur le palier de la porte de la maison des parents de Laura à bloquer sur son ventre qui me rappelait beaucoup celui de mon père - sauf que dans le sien grandissait un être vivant
et non quatre litres de bière - quant une Land Rover de couleur noire se gara pile en face de nous. J'ai cru d'abord à un gag et je priais intérieurement pour que Christian ne sorte pas de la
voiture avec un sac écolo rempli à ras bord de produits estampillés Carrefour. A la place sortit un homme d'une trentaine d'années, avec une veste de costume noire et des cheveux châtains bien
coiffés et il avança une main plus grande que ma tête qu'il me tendit en affichant un large sourire :
"- Salut, tu dois être L*%!? Laura m'a beaucoup parlé de toi, je suis Thierry."
Après le déballage des cadeaux, je retrouvais Laura dans la cuisine tout en sortant quelques bières du frigo et du thé glacé pour elle. Je la complimentais vivement sur le choix du père
: commercial dans une grande entreprise de textiles, bien élevé, sportif et en plus non fumeur, bref un amant idéal couplé à un gendre idéal, ce qui n'était pas chose aisée.
Par contre, concernant le bébé, j'avais encore du mal à me faire à l'idée. La Laura que je connaissais pense à sa carrière, aux mecs, à sortir faire la fête. Pas à passer le reste de ses deux
prochaines années dans les couches et le cocooning. Je lui demandais comment on pouvait changer de plan de vie à 24 ans, qu'était-il arrivé à tous ses rêves?
"- Je sais ce que tu dois te dire, mais ne me juge pas trop vite. Avec Thierry, j'ai été tout de suite amoureuse et je ne me suis plus posée la question de savoir où j'allais. Tu veux qu'on
habite ensemble? Très bien, on habite ensemble! Tu veux qu'on se pacse? Ok, c'est plus officiel et moins ringard que des fiançailles. Et puis, j'ai été enceinte rapidement et voilà!"
- Et ... voilà?
- Oui on peut passer très vite d'une idée de vie à une autre tu sais. C'est un peu comme un interrupteur pour ma part. Je suis passé d'un mode égoïste/CLIC à vie de famille/CLIC!"
- Le dernier clic, c'était le bruit d'une arme à feu?"
Elle me jeta un regard qui me fit du mal, car j'ai su que j'avais été trop loin.
Dans le train sur le chemin du retour, je me demandais comment on pouvait réellement passer d'un mode de vie à un autre si brutalement. Cela peut-il se produire en un clic, à la manière des
giboulées de mars où le temps est ensoleillé et la minute d'après il pleut des cordes? Peut-on devenir l'inverse de ce que l'on pensait être?
J'organisais un petit apéritif avec mes deux acolytes lyonnais favoris, Annabelle et Frank, pour me remettre du léger choc de l'annonce de la grossesse de Laura et tout le packaging effrayant qui
allait avec. Je leur demandais si un jour, eux aussi se "réveilleraient" et s'installeraient dans les monts du lyonnais avec break, chien et enfants. Je savais déjà la réponse d'Annabelle sur le
sujet, car elle ne voulait pas d'enfants.
"Au fond, je pense qu'elle a toujours voulu cette vie-là, s'installer à 24 ans, c'est une question de culture.
- Une question de culture?
- Oui, si tout ton entourage se marie, fait des gosses et achète une maison dans un trou paumé, soit tu changes de ville pour fuir l'humiliation d'être célibataire au milieu de ces mères-poules,
soit tu t'adaptes!
- Survivre ou mourir c'est ça l'idée? Je suis un peu déçu par Laura, je ne la pensais pas comme ça.
Frank, qui n'avait pas dit grand chose depuis le début de la soirée, ajouta :
- "Je trouve que t'as la mémoire courte. La pression du regard des autres peut être parfois si forte qu'elle détruit une personnalité. Regarde-toi et tes fiançailles bidon, je ne t'ai pas
reconnu pendant deux ans. C'était tout l'inverse de ce que tu es."
Comme d'habitude, Frank appuya là où ça faisait mal. C'est vrai, j'avais été "fiancé" avec un garçon pendant deux ans et notre attitude "parfaite vie de couple" ne nous avait pas mené à
grand chose. J'avais 22 ans et j'étais un célibataire tout ce qu'il y a de plus normal et je n'envisageais pas la vie à deux comme une option. Et pourtant je l'avais fait, persuadé que marcher à
deux, penser à deux, vivre à deux était la clef de mon bonheur. Le résultat avait été désastreux.
Le lendemain matin je fus réveillé par les rayons du soleil à travers mes volets. Je me sentais encore coupable de mon attitude à l'anniversaire de Laura. Je me dirigeais vers la fenêtre que
j'ouvris en grand et je pris mon téléphone. Je m'excusais auprès de Laura, lui confiait que j'avais été surpris au départ, mais qu'elle pouvait compter sur moi si elle avait besoin de soutien
après la naissance.
Elle fut très touchée par mon appel et me promit que je serais le deuxième parrain du bébé, au cas où il arriverait quelque chose au premier.
Dehors, il se mit à pleuvoir sans prévenir.


