Frank

Mercredi 7 mai 2008 3 07 /05 /Mai /2008 16:58
Nous marchions sur le port de Palavas-les-Flots avec Frank qui me racontait l'histoire de sa mère. Il était déjà plus de minuit et les pêcheurs à la sauvette s'installaient tranquillement sur les rochers. Nous nous asseyâmes près du phare.

Frank me donna peu de détails sur la maladie de sa mère. C'était un cancer des intestins qui avait métastasé de manière fulgurante. De ses longs séjours à l'hôpital, il gardait en mémoire de légères impressions, comme la vue misérable de la chambre sur le parking des ambulances, l'odeur médicamenteuse mêlée à celle de la mauvaise nourriture ou le sourire des infirmières. Et puis un matin très tôt, le téléphone sonna chez le papa de Frank pour lui annoncer que c'était terminé.

Tout en se protégeant du vent, Frank allumait une cigarette. Je restais un instant silencieux. Je n'avais jamais été confronté à un décès important dans ma famille et je ne pouvais qu'imaginer à moitié la souffrance de perdre un de ses parents. En face de nous, un pêcheur jeta un appât.

Au bout de quelques minutes, je lui posais la question qui me brûlait les lèvres depuis mon arrivée. Je n'étais pas sûr de mon tact, mais je préférais aborder ce point tout de suite :
- "Tu es sûr de vouloir revivre tout ça, l'hôpital, la maladie... avec quelqu'un... avec quelqu'un d'autre?"
Frank tentait de faire des ronds de fumée mais ceux-ci disparaissaient à cause du vent.
- J'avais presque oublié son prénom. Fabienne. Avant de la voir à l'hôpital, j'ai mis tout le trajet à me demander quel était son prénom, c'est fou non? Au début, je me suis dit que je n'allais pas y aller. Comme tu dis, j'ai déjà vécu ça avec ma mère. Fabienne, je ne lui dois rien, c'était juste quelqu'un qui était entré dans nos vies un peu comme ça. Et puis ce matin je suis allée la voir. Elle est assommée par les médicaments et paraît très fatiguée, mais elle est complètement lucide, heureusement. Je me voyais mal faire la conversation à un mur...
Son regard se perdit dans le vide. J'imaginais les derniers jours de la mère de Frank : lui, racontant sa journée d'ado ordinaire à sa maman dans le coma.

Puis il reprit avec un sourire :
- Quand je suis arrivé elle était très contente de me voir et m'a remercié au moins une bonne dizaine de fois.
- Tu ne m'as toujours pas dit de quoi elle souffrait...
- Elle aussi cancer. Des ovaires et qui s'est généralisé. Plutôt ironique pour une femme sans enfants. C'est une des premières choses qu'elle m'a dite : "C'est ma punition pour ne pas avoir participé au baby boom de ma génération!" Fabienne a toujours eu ce petit côté hippie féministe. Et puis on a beaucoup parlé, de ce qu'on avait fait, chacun de notre côté... ça a duré un bout de temps.

En face de nous, un pêcheur avait fait une petite prise. Au loin, on apercevait les lumières des bouées ou des bâteaux. Frank me dit alors qu'il avait compris pourquoi il était revenu auprès d'elle. Il savait que sa mère et Fabienne étaient autre chose que de simples amies et que d'un certain côté, il l'avait toujours su et que c'était pour ça qu'il était revenu.
- "Après je ne sais pas trop comment on peut appeler ça : amour platonique si on veut faire classe, alors que la réalité c'est peut être lesbiennes refoulées... mais bon, j'avoue que je m'en fous de savoir si c'était physique ou mental, l'important c'est que ma mère soit morte en sachant qu'elle aimait quelqu'un. Et que c'était réciproque."

Par LiAM - Publié dans : Frank
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Vendredi 2 mai 2008 5 02 /05 /Mai /2008 18:00
Il s'est passé tellement de choses ces deux dernières semaines que je ne sais plus par où commencer, d'où ce léger silence radio. Résumons un peu ce qu'il s'est passé : Frank m'avait demandé de descendre le retrouver dans le sud, suite à un coup de fil lui annonçant qu'une amie de sa mère qu'il avait perdu de vue était gravement malade. De mon côté j'avais rencontré ce qui semblait être le garçon parfait. Bien sûr, les choses allaient se compliquer bien plus que je ne l'aurais imaginé, mais reprenons plutôt l'histoire de Frank :

Il était plus de vingt-trois heures lorsque je me garais dans l'allée de la résidence des Jonquilles, à Palavas-les-Flots ce samedi-là. J'avais reçu un coup de fil urgent de Frank, qui avait besoin de ma présence suite au décès d'une amie de sa mère. Il m'attendait dans le jardin avec sa tante Sylvie, qui me servit un verre de rosé et partit dans la cuisine réchauffer un reste de ratatouille.
- "Je te remercie d'être venu tout de suite, il fallait vraiment que je parle à quelqu'un. En plus je sais très bien que tu as annulé ton rencard pour moi.
- Hé, ne t'inquiète pas il a plutôt bien pris l'annulation de dernière minute. Bon, toi, raconte-moi ce qui s'est passé.
"

Avant d'aller plus loin, je me dois de vous dire ce que je sais de l'adolescence de Frank, ou du moins ce qu'il a bien voulu me raconter dans les grandes lignes. A l'âge de quinze ans, la mère de Frank décéda d'un cancer généralisé foudroyant. L'enterrement se déroula sans encombres : éloges funèbres familiales écrites sur mesure, musiques classiques favorites de la défunte, cercueil fermé et couronne de fleurs de bon goût, à une exception près : le papa de Frank ne parla pas à la cérémonie. Certes, il était présent physiquement, mais il ne renda pas un seul hommage à son ex-épouse. Sa femme l'avait quitté trois ans plus tôt avec comme explication officielle "des mésententes insolvables entre nous, mais nous t'aimerons toujours Frank" : elle était partie de la maison familiale de la Garenne-Colombes et avait pris un petit appartement dans le onzième arrondissement de Paris. Voilà l'histoire telle que Frank me la décrivait.

- "Il y a toute une partie que j'avais un peu oubliée jusqu'à aujourd'hui et que je ne raconte à personne. Après le divorce, j'allais tous les week-ends chez maman..."
Sylvie revenait avec la ratatouille et un autre verre de rosé et Frank continua son récit : dès la séparation effectuée, sa mère se métamorphosa : elle retrouva l'appétit, s'achetait de nouvelles tenues, se maquillait de nouveau... et surtout Frank remarqua une chose : elle avait retrouvé le goût de rire. Peu importe ce qu'ils faisaient : cinéma, boutiques, longues promenades : ils passaient la majorité du week-end à rire.

Pour déjeuner le samedi midi, elle invitait fréquemment son amie Fabienne - une collègue fleuriste qui avait l'habitude des teintures rousses virant légèrement sur le rouge vif et qui pouvait parler littérature pendant des heures après un verre de vin en trop. Le dimanche, elle rejoignait Frank et sa maman qui avaient l'habitude de flâner au Père Lachaise. Fabienne avait toujours une anecdote intéressante sur les défunts célèbres. Lorsque Frank rentrait chez son père il ne racontait rien de son week-end car ce dernier faisait semblant de ne rien entendre lorsqu'il s'agissait de son ex-épouse. Frank se disait qu'il avait sûrement un peu trop de chagrin et que les choses étaient peut être mieux comme ça.

- "Ca te dit de marcher un peu? On peut aller vers le port."
Un vent frais s'était levé mais j'acceptais avec plaisir car le trajet en voiture m'avait complètement engourdi. J'enfilais une veste et remerciait Sylvie pour le dîner.
- "Donc si je comprends bien, Fabienne faisait un peu partie de la famille puisque tu la voyais tous les week-ends.
- Oui, tu peux dire ça comme ça, mais elle n'essayait pas de prendre la place de qui que ce soit et ne me posait jamais de questions gênantes. Tu sais, le style qui te met mal à l'aise quand t'es ado. C'était un peu une tante-copine, ou grande cousine sympa."

La parfaite photo de famille, avec le côté recomposé pour être honnête et post-moderne.
Et puis, la maladie rongea le corps de la mère de Frank.

Par LiAM - Publié dans : Frank
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Jeudi 27 mars 2008 4 27 /03 /Mars /2008 18:00
Pour vous présenter Frank rapidement, je pourrais vous énumérer ce qu'il appelle le tiercé gagnant (méthode pour présenter en trois points une personne d'une manière très efficace) :

1) Frank a un placard entier rempli d'une centaine de baskets
2) Frank change aussi souvent de mec que de baskets
3) Et surtout, Frank aime le jeu.

Si la moitié de la paye de Frank s'envole en fumée pour des sneakers -les collectors, les chinages sur Ebay et parfois même des virées à la capitale ou à Londres pour trouver LA paire- l'autre moitié part dans un budget jeux. Attention, je ne parle pas de jeux d'argent, Frank n'étant pas un de ces nouveaux accros au Walter Texas Poker trucmuche, je parle de jeux de société ou plus précisément des jeux de plateau et jeux de cartes en tous genres.

Quand vous passez une soirée chez Frank, il est impossible d'échapper à une partie de jeu de société, bien évidemment entrecoupée du récit de nos dernières frasques. Si vous le voyez sortir une boîte plus grosse que la table basse avec des pions dissemblables et dix paquets de cartes différentes, alors la concentration est de rigueur et la soirée peut s'annoncer très longue. Pour une soirée plus détendue, il sort régulièrement le jeu le plus basique du monde, à savoir son jeu de cochons.

Le jeu est constitué d'adorables petits cochons en plastique que l'on lance comme des dés pour constituer des figures : s'il atterrit sur le groin, la figure "groin-groin" rapporte dix points, sur la bajoue, la figure rapporte quinze points, etc... Par contre si les cochons se montent dessus d'une quelconque manière que ce soit, cette figure bien nommée "bon jambon" annule tous les scores.


Nous voilà donc munis de nos cochons en plastique pour une partie endiablée, qui n'était bien sûr qu'un prétexte pour se raconter nos vies depuis les deux semaines où nous ne nous étions pas vus. Les comptes-rendus de Frank font passer les sommaires de Têtu et de PréfMag pour des J'aime Lire et pourtant ils sont véridiques.
Ainsi, j'apprennais que Frank avait en deux semaines : fait un plan à trois pour la vingt-quatrième fois (ou vingt-deux, car deux fois ne comptaient pas vraiment vu que c'était une partouze), acheté des sneakers pour 250 € à Paris et les a oublié dans le TGV, trompé son mec du moment avec le beau-frère de ce dernier, essayé pour la troisième fois le sexe sous X avec le beau-frère en question (ce qu'il m'a finalement déconseillé pour le lendemain, ingérable) et vendu trois paires de sneakers sur Ebay pour 300 € ce qui remboursait finalement la paire perdue.

"Bajoue, 15 points."
Lorsque vint mon tour de raconter mes deux dernières semaines, je ne trouvais rien de mieux à lui dire qu'une fontaine à eau au boulot fuyait et avait failli électrocuter le réparateur et que cette même fontaine ne produisait plus d'eau chaude après la réparation. Devant le seul bruit des cochons roulant sur la table basse, je rajoutais que notre comptable avait manqué trois jours suite à une angine blanche, que mon Mac faisait des bruits bizarres dès que j'insérais des DVD gravés R+ et que j'envisageais peut être de me laisser pousser les cheveux.

"Groin-groin, 10 points."
Frank nous servit deux verres de blancs, puis me dit d'un ton plus que sérieux que ma vie était aussi trépidante qu'un épisode de Derrick et qu'en tant qu'ami fidèle il ne pouvait se résoudre à voir quelqu'un de son entourage parler avec peu de conviction de l'angine blanche de sa comptable ou de considérations métaphysiques capillaires. Il affirma que mon principal problème était que je n'étais pas un joueur et que dans la vie, les choses n'arrivent que si l'on mise. Plus on mise gros, plus on gagne! était sa devise. Je sentais venir le MEV (monologue explicatif de la vie) gros comme une maison :

"Trotteur, 5 points."
"Le problème ce n'est pas que tu réfléchis trop, au contraire, tu ne réfléchis pas assez. Quand tu passes plusieurs mois à ne rencontrer personne ou à ne coucher avec personne c'est que tu ne mises pas ce qu'il faut quand il faut. N'aie pas pire de t'engager dans le jeu : au pire, tu perds ! Mais tu ne seras pas le premier, ni le dernier. Le perdant c'est de toute façon celui qui ne joue jamais. Donc, ce que je veux te faire comprendre c'est que si tu réfléchis correctement à tes atouts, tu ne peux pas perdre, c'est mathématique. Les relations, c'est un peu comme un casino, sauf que dans la vie, tu as le droit de compter tes cartes. Alors si tu es un bon joueur, la banque perd quasi tout le temps."


Bon, c'était bien joli-joli toute cette métaphore sur le jeu ou plutôt sur le fait que je ne suis pas un joueur très expérimenté, mais je rajoutais que les meilleurs donneurs de leçon étaient souvent les plus beaux et là dessus Frank tenait le haut du pavé (sortir avec lui était synonyme de passer pour l'homme invisible). Après tout il est beaucoup plus facile de crâner après avoir gagné une partie si on a déjà une main en or.

Cependant, l'idée de jouer au jeu de cochons avec Frank tous les dimanches alors que je pourrais les passer dans les bras d'un mec pour un tout autre jeu de cochons provoqua en moi un sentiment d'urgence nécessaire. Le week-end prochain, je me fixais comme objectif d'avoir un numéro de téléphone. C'était une petite mise, mais on ne replongeait pas dans le jeu tête baissée d'un coup en misant tout, car ce n'est pas la banque qui allait sauter, c'était ma tête.

"Bon jambon - partie nulle."
Par LiAM - Publié dans : Frank
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